503 Helen Street, G51 3 HR Ceangail Baile


Écritures

« Bonjour Tristan. Nous sommes le jeudi 8 avril 2038. Il est 6 heures 45 du matin. »
Cette voix suave et féminine est celle de Caragh, l’intelligence artificielle déployée récemment dans tous les logements de Ceangail Baile.
« La température extérieure est de quarante-cinq degrés Fahrenheit et atteindra un maximum de cinquante-six degrés cet après-midi. Le ciel étant couvert, des averses sont à prévoir tout au long de la journée.
— Ça m’aurait étonné… grogne Tristan, le nez enfoui dans son oreiller.
— En attendant de prendre votre petit déjeuner, poursuit-elle en ignorant les jérémiades de son résident, voici le dernier titre d’un de vos artistes favoris : When I was Mr Nobody des Neo-Ainmeach. Notez que leur nouvel album sortira le 11 avril prochain, et que je ne manquerai pas de vous le diffuser.
— Je n’en doute pas… Caragh »
Certains se réveillent en silence à l’aide d’un matelas massant, de la luminothérapie ou d’une stimulation olfactive. D’autres – comme Cesair Edbert, le voisin du douzième – rythment leur matinée avec les taux de la Bourse entrecoupés de notifications professionnelles. Tristan, lui et la plupart des jeunes adultes de son âge, préfère se lever en musique même si généralement la première chanson ne suffit pas à l’extirper du lit. En réalité, Caragh le rappelle toujours à l’ordre :
« Tristan, votre navette sera là dans trente-deux minutes.
— Encore deux minutes… », le temps d’achever ce rêve érotique qu’elle venait d’interrompre.
Elle a le don pour ça, Caragh, de se manifester pile au moment où sa conquête s’ouvre à lui – à tel point qu’il la soupçonne de le faire sciemment quand les capteurs sensoriels de sa puce neuronale indiquent un stimulus sexuel.
« Tristan, vous n’avez pas le temps.
— Ça va, ça va… je me lève… »
Aussitôt que son pied gauche touche le sol, l’appartement commence à s’animer. D’abord, la lumière artificielle augmente progressivement pour ne pas l’éblouir. La cafetière moud son grain pendant que le robot cuiseur brouille ses œufs, et le presse-agrume recrache son jus dans un grand verre glacé. L’écran holographique de la cuisine démarre un vidéoclip quand Tristan s’assoit sur son tabouret préchauffé.
« Terence cherche à vous joindre, l’alerte Caragh. Acceptez-vous son appel ?
— Non, pas maintenant. »
Malgré le caractère exceptionnel de ce coup de fil, Tristan ne souhaite pas y répondre. Terence a dû passer la nuit dans l’une des treize mille cellules de la Prison Valley, se faisant souvent arrêter pour trafics de stupéfiants. En plus de dealer de la digital meth, Terence développe des drogues alternatives qu’il transfère clandestinement sur les puces neuronales en échange d’un paiement sur le compte de sa propre entreprise. Selon les dires de leurs amis communs, le malus écopé par Tristan après l’anniversaire de Saoirse l’aurait scandalisé, l’incitant à créer cette gamme de narcotiques numériques agissant directement sur le système nerveux sans ingestion – et par conséquent, sans laisser de trace dans l’organisme. Parce que si l’assurance maladie de Tristan a augmenté ses cotisations de 5 %, c’est bien à cause de ses enregistrements sanguins. Ceux-ci avaient révélé des taux anormaux de méthylènedioxy-méthylamphétamine occasionnant de multiples contrôles, un suivi psychologique et une majoration qu’il n’avait pu contester, même si cette consommation fortuite fut indépendante de sa volonté – ce con de Terence en avait dilué dans l’Highland Cooler !
« Terence vous a laissé un message vocal. Voulez-vous l’écouter ?
— Sans façon ! »
Même s’il n’approuve pas la totalité des lois régissant Ceangail Baile, Tristan n’envisage pas de quitter cette ville. L’entreprise pour laquelle il travaille en tant qu’archiviste numérique a une telle réputation qu’y rester deux années supplémentaires lui permettra d’occuper n’importe quel poste à responsabilité. Vivre à Ceangail Baile est l’un des prérequis essentiels pour prétendre à une carrière au sein de l’Alliance Company, maison mère de nombreux éditeurs high-tech – dont les concepteurs de Caragh –, et se conformer à ce dispositif de surveillance est le prix du succès. Tout le monde le sait à l’Alliance Company, alors tout le monde joue le jeu – sauf Terence qui a réussi à se faire virer quarante-huit heures après son arrivée. L’abruti s’est autorisé un petit shoot sur la pause du midi, déclenchant alarmes et alertant Agents de sécurité dès son retour au bureau – à cette époque, il prenait encore des drogues de synthèse.
« Saoirse cherche à vous joindre. Acceptez-vous son appel ? »
L’idée que le visage de Saoirse puisse se mouvoir devant lui est bien plus séduisante qu’entendre Terence parler pour ne rien dire, il faut l’avouer.
« Voulez-vous activer la visio ?
— Oh oui…
— Tristan ? résonne la voix de Saoirse sans pour autant afficher son image.
— Tu te caches maintenant ? constate-t-il, déçu de ne pas en voir davantage.
— Je sors du bain, crétin.
— Raison de plus… »
Décidément, personne ne lui autorise le moindre fantasme ce matin. Caragh l’a empêché de conclure ses rêveries érotiques et maintenant Saoirse lui dissimule son corps nu.
« Toi aussi tu devrais te cacher. Tu as de l’omelette sur la joue.
— Des œufs brouillés, soupire-t-il entre deux bouchées.
— Peu importe…
— Tristan, votre navette sera là dans vingt-huit minutes.
— Oh ! Satanée Caragh ! Tu ne l’as toujours pas désactivée, hein ? C’est pas toi l’informaticien, Tristan ?
— On ne peut pas la désactiver, Saoirse…
— Renseigne-toi auprès de Jonas, il m’a parlé d’une faille…
— Mademoiselle Saoirse Joe, je vous prie de modérer vos propos. Je vous rappelle que mon système ne peut être corrompu et que toute atteinte à son bon fonctionnement est passible de poursuite judiciaire.
— Hey, l’I.A. ! on t’a pas sonnée, OK ? Ceci est une conversation privée. “Privée”, tu vois ce que c’est ? Tristan ! dis-lui de la boucler un peu !
— Caragh, on t’a pas sonnée… et toi, Saoirse, dépêche-toi de m’expliquer la raison de ton appel, je vais être à la bourre.
— Si je puis me permettre, Tristan, vous êtes déjà en retard.
— Caragh…
— T’as eu le message de Terence ? Il est dans un sacré pétrin !
— Ça m’aurait étonné…
— Il risque l’isolement à perpétuité, tu sais pourquoi ?
— Parce qu’il a trop déconné ! Bon, Saoirse, je raccroche. Je file à la douche. »
Il est hors de question pour Tristan d’éprouver la moindre compassion envers Terence. Ça fait des mois qu’ils ne se côtoient plus, Tristan l’ayant définitivement rayé de sa vie depuis les trente ans de Saoirse. Cette décision, radicale selon ses amis, n’en fut pas moins proportionnelle à sa déception. Sans cet enfoiré de Terence, il n’aurait pas eu de complications avec son assurance maladie.
« Saoirse vous a envoyé un message textuel. Voulez-vous le lire ?
— Laisse-moi deviner : elle m’insulte de connard.
— À quelque chose près, avec un superlatif. Mais ce n’est pas tout. Voulez-vous connaître la suite ?
— Si Terence n’est pas cité…
— “Rendez-vous au Lighthouse à 19 heures. Jonas nous invite à la projection.” Dois-je rajouter ceci à votre agenda ? »

La température de l’eau est adaptée à sa chaleur corporelle, celle de l’air pulsé pour le séchage en dépend également. Quant aux habits préparés par Caragh, ils sont en accord avec les prévisions météorologiques : sweat à capuche thermorégulé, pantalon biopolyester et chaussures option imperméabilité. Pourtant, Tristan ne sera pas tellement exposé aux intempéries de la journée ; seuls les vingt-et-un pas effectués entre sa navette du soir et le Lighthouse mériteront cet accoutrement protecteur, et encore faudra-t-il qu’il traverse Mitchell Street en pleine averse. Mais peu importe la nécessité de sa tenue, accepter les recommandations de Caragh est devenu un automatisme : s’il tombe malade, on ne l’accusera pas d’avoir été négligent, son traitement et son arrêt de travail seront intégralement pris en charge.

« Votre navette arrivera dans trois, deux, une… »
La ligne appartenant à l’Alliance Company, de nombreux collègues montent avec lui et continuent d’affluer jusqu’au terminus. Tous ont suivi les instructions vestimentaires de Caragh, tous sont donc habillés de la même manière, sauf que le sweat de Tristan paraît bien sombre comparé à la multitude de motifs colorés qui l’entoure. Il affiche simplement l’image statique d’Ogami Itto, samouraï du manga historique « Lone Wolf and Cub » récemment réédité en animé virtuel ultra haute définition, tandis que celui de Meallàn – la teinte permute entre le rouge et le jaune pastel – diffuse carrément une scène de combat entre Flash et Grodd. On y voit le gorille se faire happer par une énorme tornade, tournoyant et virevoltant en son œil avant d’être propulsé dans la stratosphère. Autant dire que cette séquence de 3D fringante ne passe pas inaperçue, même si elle n’atteint pas le caractère ostentatoire du hentai qu’un collègue inconnu de Tristan a choisi d’exhiber sur son pull-over, ne craignant visiblement pas les sanctions encourues.
Tristan ferme un instant les yeux, non pas pour éviter les extraits embarrassants de « Debts of Desire » qu’il peut censurer de son champ de vision, mais pour consulter ses actualités sans ressembler à tous ces abrutis qui fixent le vide d’un air absent au point d’en paraître zombifiés. Échappant à son regard, les baies vitrées du Riverside Museum réfléchissent les premières lueurs du soleil dans un sourire monstrueux, tandis que celles du Govan Cross New Centre affichent la danse publicitaire des pixels inépuisables jusqu’au-delà de la nuit achevée. La ligne de l’Alliance Company longe la Clyde et ses péniches hydroptères transportant déjà quelques touristes – elles ont fait de la ville un endroit très attractif –, traverse le West End aux parcs encore embrumés de sommeil, Merchant City, l’hypercentre déjà d’attaque et les districts avoisinants avant de s’arrêter au nord de Ceangail Baile, là où est implanté le quartier technologique. Pendant sa course elle a croisé d’autres navettes desservant de nombreuses entreprises et lieux culturels, le réseau autonome comptant près de deux cents lignes s’entrelaçant et se séparant sur plusieurs niveaux : le métro serpente dans les galeries souterraines, les trams glissent sur les routes photovoltaïques, les bateaux-bus sur le fleuve saluent bien bas d’un mugissement sirénien les véhicules particuliers empruntant les voies aériennes aux altitudes étagées.

« Bonjour Tristan Seagh. Soyez le bienvenue à l’Alliance Company. »
Une fois les deux portails de sécurité franchis – l’un scannant les corps aux rayons x, l’autre contrôlant l’identité des puces neuronales –, l’Agent d’accueil Siofra Ultan, androïde delta 4.2 dernière génération à la peau si lisse qu’elle paraît irréelle, le salue ainsi tous les matins. C’est toujours de cette façon qu’elle reçoit les employés avant qu’ils ne disparaissent dans les ascenseurs à sustentation magnétique. Tristan est déposé au troisième, dans le multispace des archivistes. D’habitude il s’installe sur l’un des fauteuils ergonomiques lévitant au centre du grand plateau, mais aujourd’hui il a choisi de s’isoler dans une bubble room, se faisant apporter un café serré par Ladian Ultan, une autre androïde delta 4.2 dernière génération dont les cheveux roux font pâlir le logo de l’Alliance Company.
« Bonjour, Tristan. Voici votre café.
— Merci, Ladian, lui répond-il sans quitter les yeux de son poste de travail. Peux-tu analyser le jeu de données que je viens de te transférer ? Il ne me semble pas destiné.
— Et bien si, Tristan, ces données vous sont destinées. Elles proviennent d’ecoCept, une nouvelle startup de l’incubateur.
— Depuis quand dois-je archiver leurs flux ?
— Depuis hier. Vous en avez été notifié à 16 heures 42. »
Comment avait-il pu louper l’info ? Sûrement à cause d’un filtre mal configuré. L’historique de ses actions indique d’ailleurs une modification réalisée la veille à 11 heures 21 précisément, heure à laquelle il a intégré une nouvelle expression régulière dans le but d’extraire des alertes quelconques de sa boite principale. Malheureusement, celle-ci n’a pas fonctionné comme prévu, mettant la pagaille dans ses notifications professionnelles, les plus importantes étant tout bonnement blacklistées. Il a manqué dix-sept messages, dont neuf requièrent son intervention avant la fin de la journée. Son planning en est tout chamboulé, ainsi il remercie Ladian et s’exécute à la tâche.

« Je t’attends » lui envoie Micheal à 12 heures 30, bien qu’il soit déjà au Lunch Box en train d’hésiter entre un soja teriyaki et un tofu and chips. Chaque barquette aseptisée étant équipée d’une puce, Micheal voit le montant de sa commande osciller à mesure qu’il attrape l’un ou l’autre des deux plats – les apports nutritionnels équilibrés du soja teriyaki justifient la différence de prix. Les statistiques de son suivi médical l’incitent à prendre cette recette, mais les frites du tofu and chips le mettent plus en appétit. Elles ont beau provenir de pommes de terres entièrement cultivées, pelées et cuisinées par les Agents traiteurs de la Mac Ceangail Food – l’industrie agroalimentaire de Ceangail Baile –, le résultat n’en paraît pas moins savoureux. Quand Tristan le rejoint dans le réfectoire du Lunch Box à 12 heures 36, ce sont finalement des pâtes aux légumes que Micheal a entamé :
« C’est pas trop tôt, marmonne-t-il sans un regard pour son collègue, davantage occupé à démêler ses spaghettis.
— Trop de taf… j’ai foutu le bordel dans mes filtres. D’ailleurs, ton message est passé devant tous les autres.
— Mais tu n’es pas parti aussitôt.
— Il fallait que je corrige ça… »
Tristan retire l’opercule de sa barquette, laissant s’échapper un petit nuage aromatique qui éveille ses papilles.
« On ne t’a pas beaucoup vu ce matin.
— Trop de taf. Tu écoutes ce que je te dis, Micheal ?
— Oui, oui… excuse-moi, mais je viens de recevoir la dernière évaluation d’Alban et elle est mauvaise. C’est la deuxième cette semaine. Je crains devoir lui faire suivre un programme spécial. »
Le programme spécial qu’appréhende Micheal, constitué de sessions numériques et d’exercices intensifs, est destiné aux élèves dont l’ensemble des notes ne dépasse pas la moyenne nationale – cette dernière étant de 62.198, celle du petit Alban la frôle dangereusement. Ces chiffres, Micheal et tous les parents peuvent les consulter en temps réel grâce à leurs puces neuronales sur lesquelles l’application du système scolaire de Ceangail Baile est installée. Ils sont ainsi avertis des résultats de leurs progénitures, et accèdent même à leur classement, qu’il soit par niveaux d’études, par établissements, par régions ou par pays. Avec sa mauvaise note, Alban vient de perdre deux cent trente-deux places dans l’échelle nationale. Mais ce n’est pas la plus grande dégringolade de la semaine, le fils Scatach, résident de Ceangail Baile lui aussi, en a perdu trois cent soixante-dix-huit. Ce constat ne rassure pas Micheal pour autant : son enfant n’est pas le pire, mais il est loin d’être le meilleur.

L’après-midi passe aussi vite que la matinée, et quand Tristan reçoit ce rappel de Saoirse, son horloge interne affiche déjà 18 heures 26 :
« Rendez-vous à 19 heures. Si tu pars tout de suite, tu arriveras à l’heure.
— J’arrive. »
Bien entendu, Tristan sera en retard, Saoirse a prévu le coup. Elle attend que la géolocalisation de son ami ait quitté l’Alliance Company pour se mettre en route. Elle la voit grâce au réseau social de Ceangail Baile sur lequel ils sont connectés l’un à l’autre et où ses propres coordonnées GPS sont également partagées avec ses contacts personnels et professionnels. Théoriquement, les inconnus n’ont pas accès aux déplacements de Tristan, mais les autorités ont la possibilité de les examiner pour les besoins d’une enquête. Elles l’avaient un jour auditionné dans le cadre d’une affaire de violences et d’outrage aux Agents de polices. Plusieurs d’entre eux avaient été aspergés d’acide sulfurique, endommageant leurs composants et principalement leur système de vidéosurveillance embarqué. Bien qu’exploitable à une échelle infinie, la prise de vue des autres caméras de Ceangail Baile n’avait pas suffi à identifier le ou les coupables de ces attaques. Ainsi, Tristan s’étant trouvé dans les parages d’un des suspects au moment de cette agression, on l’appela pour témoigner de l’incident alors qu’il n’avait rien remarqué de la scène qui se déroula devant ses yeux fermés : il parcourait ses actualités. Mais sauvegarder les allées et venues des habitants n’est pas utile qu’en matière de sécurité, cette information est aussi capitale pour l’hygiène publique. Elle sert, entre autres, à prémunir la population contre les épidémies. Par exemple, dès qu’un état grippal est détecté par le système informatique et sanitaire de Ceangail Baile, le sujet – ainsi que l’ensemble des personnes l’ayant côtoyé pendant les dernières soixante-douze heures – est immédiatement mis en quarantaine, à savoir qu’il est cordialement invité à rester chez lui en attendant la visite d’un Agent médical, puis sa guérison totale.

Il est 19 heures 13 quand Saoirse et Tristan se retrouvent devant l’entrée principale du Lighthouse, déposés par deux navettes différentes. Saoirse a pris celle de la Graft Clinical Agency où elle conçoit des organes artificiels visant à améliorer les capacités du corps humain. Elle veut fêter la réussite de la greffe du cœur bionique à laquelle elle travaille depuis son embauche. Elle est donc impatiente d’assister à la projection, les rumeurs annonçant une retransmission live des Neo-Ainmeach. Refusant de se déplacer physiquement dans le périmètre surveillé de Ceangail Baile depuis l’exploitation des puces neuronales qu’ils jugent totalitaire, les membres du groupe s’y produisent à distance, relayant leurs concerts dans des salles holographiques comme le Lighthouse. Soucieux de préserver leur anonymat, ils apparaissent toujours derrière les masques narquois de Guy Fawkes afin de ne pas exposer leurs visages à la reconnaissance faciale de Ceangail Baile.
« Merci d’avoir accepté notre invitation, commente Jonas, un des programmateurs du Lighthouse que Tristan trouve un peu trop proche de Saoirse ces temps-ci. Les Neo-Ainmeach sont en direct avec nous. Le son ne devrait pas tarder à arriver…
— Un deux, un deux.
— Oui, le son est là, c’est bon. À vous les gars !
— Salut Ceangail Baile ! »
Les réactions ne se font pas désirer : cris et applaudissements retentissent aussitôt de l’assemblée. Tristan et Saoirse sont entourés d’au moins cinq cents personnes – cinq cent trente-deux précise Jonas en les rejoignant dans la fosse.
« Nous avons décidé d’organiser cette soirée suite aux mauvaises nouvelles qui nous sont parvenues hier. »
Les sifflements diminuent peu à peu, laissant à Tadhg, le chanteur du groupe, la primeur des mots :
« Nous avons appris l’arrestation et la détention de huit de vos concitoyens. Ils sont accusés, je cite : ‘‘d’œuvrer contre le bien commun de Ceangail Baile’’. Et savez-vous pourquoi ?
Libeirtéireach ! scande un jeune homme du fond de la salle.
— Putain, ouais ! Libeirtéireach ! » confirme Tadhg, le poing en l’air.
La foule l’ovationne de plus belle et Vailintin fait gémir sa guitare électrique pour accompagner les propos de son meneur :
« Un opposant à la surveillance massive de vos putains de puces neuronales mérite-t-il le châtiment réservé aux meurtriers ? »
Non, la vague de protestation n’émet aucun doute.
« Et pourtant, c’est ce que risquent huit libeirtéireach, ce dimanche. L’isolement à perpétuité, putain ! Imaginez ! passer le reste de sa vie dans une cellule disciplinaire, sans aucun contact physique et visuel ?! Bordel ! Mais où va Ceangail Baile ? »
Le batteur commence à cogner ses fûts au rythme des mots.
« Alors dimanche, nous nous opposerons à leur procès ! Nous distribuerons notre nouvel album dans Mart Street pour dénoncer cette injustice. »
Alors que la mélodie devient reconnaissable – When I was Mr Nobody est le premier titre joué –, Tadhg pointe la foule devant lui :
« Et nous espérons, Vailintin, Josh, Mairtín et moi-même, nous espérons que vous viendrez tous dimanche à Mart Street, soutenir ces libeirtéireach qui se sont battus pour vos droits ! »
Cette fois-ci, il vise un groupe de huit individus en retrait des cinq cent trente-deux autres qui l’acclament. Dans la lumière du projecteur holographique du balcon côté jardin, au-dessus de lui, Tristan distingue Terence parmi les silhouettes désignées.
« Qu’est-ce qu’il fout là ? demande-t-il à Saoirse en la bousculant presque d’un coup de coude.
— Tristan, tu m’exaspères… »
Elle soupire, fatiguée de ce rejet systématique de son ami.
« Faites-leur honneur de votre présence comme ils vous ont fait honneur de leur combat !
— Tu penses vraiment qu’il sera jugé pour vente et usage de stupéfiants numériques ? lui dit-elle enfin en levant les yeux vers le balcon depuis lequel l’hologramme de Terence les observe, attentif au moindre mouvement de leurs lèvres. Non, il ne s’est pas fait choper pour ça.
— Conneries ! »
Terence n’est qu’un camé et Tristan l’imagine mal être condamné pour autre chose que son minable petit trafic de drogue, il est déçu que Saoirse en soit si convaincue.
« Je comprends que tu lui en veuilles depuis mon anniversaire, tente-t-elle de le raisonner, mais lui aussi s’en veut énormément. Il n’avait pas conscience des répercussions…
— En bidouillant sa propre puce neuronale, intervient Jonas alors que Tristan ne lui a rien demandé, il a accidentellement désactivé la retransmission de ses coordonnées GPS. Pouf, comme ça – en claquant des doigts. Du jour au lendemain, il a disparu des radars.
— La police s’en est rendu compte et a commencé à le traquer, poursuit Saoirse en se tournant de nouveau vers Tristan. Forcément, son histoire a intéressé les libeirtéireach qui l’ont accueilli et protégé en échange de sa collaboration. Terence a piraté d’autres puces neuronales, multipliant les avis de recherche contre lui.
— Arrête tes conneries, Terence ne m’a rien dit.
— Tu l’as blacklisté, Tristan ! Comment veux-tu qu’il t’en parle ? »
Sa voix dépasse maintenant celle de Tadhg qui entame son premier refrain.
« De toute façon, il savait que tu ne le croirais pas », conclut-elle soudainement, laissant la musique ponctuer ses dernières paroles.
Évidemment qu’il ne l’aurait pas cru ! Qui mieux que Tristan connaît Terence, après tout ? Avec lui c’est toujours la même rengaine : deal, shoot, taule et mensonge. Il ne s’en est jamais sorti, même quand il le jurait haut et fort pour réclamer sa confiance. Comment Saoirse peut-elle encore se faire avoir par ces histoires ? Elle qui a tout à perdre, et tant à gagner pour s’accomplir à Ceangail Baile.
« Ça suffit, je me casse ! »
When I was Mr Nobody n’est pas encore terminé lorsque Tristan sort du Lighthouse.

« Bonsoir Tristan, l’accueille Caragh. Il est 20 heures 32. Un végé-stovies vous attend dans la cuisine.
— Merci, Caragh. »
Comme convenu, il a trouvé un sac de courses sur le pas de la porte – Tristan a été notifié de sa livraison dans l’après-midi. D’habitude, il est automatiquement composé et commandé par Caragh dès qu’elle détecte une rupture de stock, mais Tristan a personnalisé le contenu de celui-ci. Il y a ajouté un masturbateur UltraSkin Morph à synchroniser avec sa console de réalité virtuelle. Ainsi, l’efficacité du porno qu’il compte mater sera totale : en plus de l’immersion, il aura les sensations. Et cette fois-ci ce n’est ni Caragh, ni Saoirse, ni Jonas – ni l’image de Saoirse avec Jonas –, ni Terence et ses faux copains libeirtéireach, ni les Neo-Ainmeach et leur public insouciant qui l’empêcheront de se branler dans son canapé au 503 Helen Street, G51 3 HR Ceangail Baile.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *