Fenella, Carole, Kristie et Etna


Écritures

Cathláin a la réputation d’enchainer les conquêtes comme on s’enfile des bières devant un match de la Pro12 – la canette suivante faisant oublier la précédente. Elle s’y prend toujours de cette manière, Cat’, les attrapant, les consommant et les jetant avec l’indifférence d’un alcoolique qui vient de s’abreuver. Mais convoiter une femme n’est pas aussi facile qu’empoigner une bière dans son réfrigérateur, bien que Cat’ s’en sorte très bien – surtout avec les hétéros. Étonnamment, elle cible les filles en couple, se faisant également passer pour une fiancée de longue date. Parfois, Zachary Marban joue son petit ami, un rôle qui lui sied à merveille puisqu’il peut l’embrasser et la peloter sans retenue – même s’il n’a jamais réussi à l’emmener dans son lit, Cathláin s’autoproclamant cent pour cent lesbienne malgré l’ambiguïté. Ainsi gravite-t-elle autour de sa proie, l’enivrant de son parfum aux phéromones dont elle garde les secrets de fabrication. L’approche de Cathláin n’est pas seulement subtile, son physique jouant grandement en sa faveur. Hommes et femmes sont unanimes sur sa beauté naturelle, même si la coquetterie de Cat’ n’est pas étrangère aux nombreux compliments dont elle fait l’objet – elle passe autant de temps à se rectifier tout au long de la journée qu’elle en met à s’apprêter dès son lever. Mais peu importe sa collection de produits cosmétiques et les retouches esthétiques qui rythment son quotidien plus que de raison, la silhouette fine et élancée de Cathláin ne laisse personne indifférent ; ni ses grands yeux ovales aux éclats d’or qui vous regardent droit, à la fois sans pudeur et caressants ; ni la façon dont elle déploie sa chevelure cendrée, en y faisant promener ses ongles parfaitement manucurés – ceux qui vous griffent le cou en pleine action, puisque c’est ainsi qu’elle marque son territoire.

Aujourd’hui, le fessier rebondi de Cathláin ondule devant Saoirse intriguée par la grâce de sa démarche. La jeune femme, récemment fiancée à Tristan Seagh – un empoté que Cathláin ne connaît ni d’Ève ni d’Adam et avec qui elle ne souhaite pas discuter davantage –, ne sait pas encore qu’elle est dans le collimateur d’une grande prédatrice. Cat’ lui tourne autour depuis de longues minutes et va bientôt l’aborder. Elle lui parlera d’abord de la soirée, des circonstances de sa présence puis de l’absence de son conjoint venant lâchement de la laisser en plan pour une urgence professionnelle. Prétextant être livrée à elle-même dans ce dédale d’illustres inconnus, Saoirse devrait en toute logique lui tenir compagnie. Cathláin passera alors à la deuxième phase de son opération tant éprouvée, créant petit à petit le désir inavoué. Elle l’entraînera sur la piste de danse, se mouvant et se cambrant sensuellement sous le regard émerveillé de Saoirse, étourdie par les douceurs que Cathláin lui susurrera à l’oreille, sa voix en demi-teinte sous le ronronnement des basses électroniques. Puis arrivera l’heure du départ pour Cat’ et Saoirse qui, soucieuse de laisser sa nouvelle amie prématurément seule, la ramènera chez elle et acceptera de boire un dernier verre dans son appartement. Cathláin attend toujours que sa conquête fasse le premier pas, et repousse même ses timides approches en feignant une situation inédite. « Moi non plus je ne l’ai jamais fait avec une fille », avouera Saoirse, rassurée par cette réciprocité. C’est à ce moment-là que Cat’ se laissera toucher. Évidemment, l’attitude farouche de Cathláin n’est qu’une illusion et dissimule temporairement son habileté luxurieuse, celle-ci reprenant très vite l’ascendant sur ses amantes inexpérimentées. Toutes sont surprises par l’adresse et la souplesse dont fait preuve Cat’ pendant les préliminaires, mais l’effet qu’elle leur procure occulte rapidement leurs questionnements : où a-t-elle appris à manier aussi bien sa langue ? À la fois douce et râpeuse, elle adhère à chaque parcelle de leur peau frémissante et absorbe chaque goutte de plaisir, s’enfonçant toujours plus dans les méandres extatiques. Ainsi les possède-t-elle, Cat’, la croqueuse d’hétéros.

Leurs corps emmêlés sur le canapé, distraite par la frénésie de leurs étreintes, Saoirse se laissera aller à quelques confidences, envisageant même de revoir Cathláin au plus vite. Mais comme d’habitude, la honte surjouée de Cat’ mettra un terme à leur relation naissante. Rares sont les fois où les deux femmes ne se battent pas, l’une se sentant souillée, l’autre abusée. Là encore Cat’ dominera la lutte, se révélant d’une animalité sans précédent. Les lèvres retroussées, les dents menaçantes et les ongles tranchants de Cathláin auront forcément raison de Saoirse qui, résignée à la fuite, ira trouver du réconfort dans les bras de Tristan déjà endormi dans la chambre à coucher de leur appartement.

Tel est le scénario imaginé par Cathláin pendant qu’elle observe Saoirse grignoter des biscuits apéritifs, suivie de près par son mec – décidément, ce Tristan est un vrai pot de colle. Ah ! si Zachary était là ! Il se chargerait de détourner son attention vite fait bien fait. Mais Cat’ doit se débrouiller seule, hésitant entre le droguer ou lui faire ingurgiter un puissant somnifère – Tristan a la fâcheuse manie de laisser traîner son verre sur le buffet, sans aucune surveillance. Ce plan, bien que tentant, risque néanmoins d’inquiéter Saoirse qui, pour le confort de son fiancé, pourrait écourter leur sortie. Cela s’est déjà produit il y a huit semaines avec une certaine dénommée Enat… Etna, ou quelque chose du genre, une magnifique Irlandaise à la chevelure cuivrée dont émanaient des notes subtiles de nepeta cataria. Son prétendu mari, directeur marketing de l’Aer Lingus, supporta mal les sept virgule cinq milligrammes de Zimovane dilués dans le whisky on the rocks que Cat’ lui servit, au point de confondre ouvertement la gauche de sa droite et de ne plus savoir marcher sans trébucher : au lieu de rester assis dans son fauteuil et d’y somnoler paisiblement, le directeur marketing costumé en Armani développa tous les effets indésirables du sédatif. Pris d’hallucinations tant sensorielles que visuelles, il se mit à parcourir le salon de long en large en se grattant frénétiquement les avant-bras, lesquels furent sujets à une violente éruption cutanée. Dans l’incapacité d’exprimer ses émotions et de se déplacer avec stabilité, le pauvre balbutiait entre deux hoquets compulsifs. L’aider à descendre les quatre étages de l’immeuble sans ascenseur pour l’allonger sur la banquette arrière d’un VTC nécessita le renfort permanent de cinq personnes : deux pour le porter, deux pour l’empêcher de se gratter et Etna tentant de le rassurer. Autant dire que cette soirée fut un véritable fiasco pour Cathláin alors contrainte de s’arrêter au bar gay de Virginia Street, et bien qu’elle y trouva une jolie blonde plutôt docile, la frustration de n’avoir pu initier Etna aux plaisirs saphiques continue de la hanter. Fenella, Carole, Kristie et maintenant Etna, la liste est courte mais n’en est pas moins humiliante. On comprend mieux pourquoi Cathláin choisit d’adopter une stratégie plus consensuelle. Misant avant tout sur les instincts geeks de Tristan, elle lui confie la lourde tâche de déverrouiller son smartphone dont la saisie du code d’accès a été bloquée par trois essais erronés. Au bout d’une heure de recherche et de multiples tentatives, le téléphone de Cat’ est toujours inutilisable, mais Saoirse, elle, est bel et bien capturée.

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