Gráinne Multicolore


Écritures

Le collant synthétique que Gráinne a pris l’habitude de porter ne la rend pas très athlétique, bien au contraire. Bariolé de motifs indéterminés plus fluorescents les uns que les autres, il comprime ses jambes courtes et potelées, diminuant considérablement l’amplitude de ses pas. Elle ressemble davantage à une quinquagénaire engourdie qu’à la jeune femme de son âge — surtout avec cette veste en nylon froissé dont le turquoise ferait pâlir un arc-en-ciel. Donc elle est là, Gráinne Multicolore, à éblouir quiconque sur son chemin : tous plissent les yeux en la saluant, la main en guise de visière. Il faut dire que la luminosité ne l’aide pas à passer inaperçue, le ciel étant exceptionnellement dégagé cet après-midi-là. Elle n’a pas connu pareille chaleur depuis son voyage de noces aux Maldives — ni avant d’ailleurs, le comté d’Inverness bénéficiant d’un climat tempéré —, et ne s’est donc pas préparée à transpirer autant. Ce qui n’est pas plus mal, finalement : grâce à ses manches, personne ne peut voir le patch de NiQuitin Clear glisser le long de son bras humide. Elle n’ose l’imaginer tombant sur le goudron luisant, à la vue de tous les passants. Parce qu’elle a une réputation à tenir, Gráinne, elle a arrêté de fumer. Cinq mois qu’ils ne l’ont pas croisée la clope au bec, alors ce n’est pas aujourd’hui qu’ils découvriront la supercherie : Gráinne n’est toujours pas sevrée. Certes, elle n’utilise aucun dérivé gestuel tel que les cigarettes thérapeutiques ou électroniques, mais les substituts dont elle ne parvient pas à limiter l’usage décrédibiliseraient son combat, aussi il n’est pas rare de l’entendre se plaindre des mégots qui parsèment parfois les trottoirs de Lochardil pourtant parfaitement entretenus par les résidents. Il n’est pas rare non plus de la voir s’adresser aux fumeurs pour leur rappeler les dangers incontestables du tabac — qui mieux qu’elle peut en parler, après tout ? C’est justement pour illustrer les bienfaits de sa désintox que Gráinne s’est mise à faire de l’exercice, même si introduire ses épaisses cuisses dans ce legging constitue l’activité la plus physique de son programme sportif — les efforts requis pour accomplir une telle gymnastique étant aussitôt récompensés en crème glacée : « Pas de problème, pense-t-elle entre deux cuillérées de vanille spéculos, l’effet de serre de ma tenue me fera perdre ces calories superflues ! ». Habituellement la boucle était bouclée, mais pas ce jour-là : Gráinne suait plus qu’elle n’avait mangé d’Häagen Dazs et le patch atteignant désormais son poignet, elle écourta sa marche au profit d’une douche et d’une gomme à mâcher NiQuitin Plus. Les choses ne se passèrent pas encore comme prévu. Devant le miroir de sa salle de bain reflétant ses joues brûlées par le soleil, elle vit ses lèvres bouger de manière significative, sans pour autant leur impulser le moindre mouvement. Celles-ci formaient un o, aspirant l’air ambiant et le recrachant comme elles expulseraient la fumée d’une cigarette. Gráinne eut beau tenter de la remodeler à l’aide de ses doigts, sa bouche ne répondait plus. Mais en dévoilant la face interne de sa lèvre inférieure, elle repéra des points noirs — les mêmes comédons qui recouvrent son nez, ceux qu’elle presse machinalement entre ses ongles. C’est d’ailleurs ce réflexe qui guida ses gestes : elle pinça la muqueuse buccale de cette façon, y extrayant un petit ver de chair impossible à détacher de sa base. Il semblait avoir pris racine au-delà du muscle orbiculaire, quelque part où il disparut dès qu’elle le relâcha. Gráinne réitéra l’opération avant de comprendre qu’il s’agissait d’un animal. Un feòil-chnuimh d’après Google, un nématode parasitaire capable de défigurer un adulte en moins d’une semaine. Cette espèce d’asticot était en train de creuser des cavités dans sa bouche, allait s’étendre sur son visage et l’estropier ! Amputés de ses lèvres, la dentition jaunie de Gráinne et plus particulièrement ses diastèmes seraient exposés à tous les regards, comme le montraient ces photos trouvées sur internet de victimes que le feòil-chnuimh a mutilées. Préférant les tissus muqueux à l’épiderme, le ver s’attaque également aux paupières et au nez, sans omettre les parties génitales et les organes internes. Les ravages sont aussi multiples qu’insoutenables à visionner. Gráinne commença à paniquer.

« Je comprends bien, Madame, mais nous avons d’autres urgences, m’voyez ? affirma l’ambulancier au téléphone. Redites-moi, ce ver-là ? Oui, le feòil-chnuimh, m’voyez… il n’est pas dans vos jambes, n’est-ce pas ? »
Mais il était hors de question pour Gráinne d’être aperçue ainsi. La température ne permettant pas de sortir avec une écharpe, elle attirerait fatalement l’attention de son voisinage déjà suspicieux de l’avoir vue porter un tel attirail pendant sa promenade quotidienne — Nola Saraid n’avait d’ailleurs pas manqué de lui faire remarquer que son manteau était hors saison, elle qui mettait un point d’honneur à être impeccablement habillée s’accordait toujours le droit de prodiguer de « précieux » conseils vestimentaires à n’importe qui faisant preuve de mauvais goût. Il lui fallait donc aller à l’hôpital en voiture et sans plus attendre, mais tomber sur le répondeur de Niall ne la rassura pas : c’est lui qui avait la Ford. Son époux l’avait prise ce matin — comme tous les matins — pour se rendre au boulot et devait en ce moment même être en réunion ou elle ne savait quoi d’autre qui l’empêcha de consulter la dizaine d’appels, les cinq sms et autant de messages vocaux qu’elle venait de lui laisser. Recroquevillée sur son smartphone, Gráinne s’était réfugiée sous sa couette Gryffindor, implorant encore Niall de décrocher : « Réponds-moi, répètait-elle à chaque tonalité, Niall, je t’en supplie. Réponds-moi… ». Absorbée par la résonnance de ses propres mots, « Niall, je t’en supplie », telle une psalmodie inhibant ses sens et son esprit, « Réponds-moi », elle ne reconnut pas la voix de son mari lui chuchoter : « Je suis là. » Un souffle caressa pourtant son oreille, se voulant rassurant et palpable : « Gráinne, chérie, tout va bien, insista Niall. Réveille-toi. ».

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