La galaxie MC


Écritures

« Hey ! résonne la voix de Saoirse. Salut, T. »
Les appels de Saoirse sont de précieux indicateurs temporels. Limités à une fois par mois, Terence en a dénombré trois depuis qu’il est enfermé ici.
« Salut Saoirse, lui répond-il, allongé sur la dalle métallique qui lui sert de lit. Je n’aurais jamais cru te dire ça un jour, mais ça fait du bien de t’entendre, tu sais…
— Je suis heureuse de t’entendre aussi. »
En réalité, Saoirse est la seule personne autorisée à l’appeler, mais elle est également la seule à en avoir fait la demande puisqu’aucun membre de la famille de Terence n’a eu vent de ses problèmes judiciaires – il faut dire que, dans leur province isolée du New Caithness, les nouvelles de la capitale parviennent rarement aux oreilles des Gordon ; et encore moins les informations relatives à leur fils ainé qui demeure, généralement, très peu causant.
Comme d’habitude, Saoirse énonce la date et l’heure de son appel avant d’ajouter :
« Et tu me croiras ou pas, mais il y a du soleil aujourd’hui. Je t’appelle de mon balcon d’ailleurs… »
Terence devine qu’elle se retient – pour ne pas dire qu’il l’entend s’en mordre les doigts – d’évoquer la photo qu’elle lui enverrait bien si elle le pouvait. Car contrairement à d’autres détenus qu’il ne voit jamais, ceux dont la condamnation laisse encore envisager une réinsertion sociale, aucun contact visuel, aucune visite, aucun accès à la cour et aux travaux collectifs ne lui sont autorisés. Seule la lumière artificielle éclaire sa cellule close, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lui faisant perdre la notion du temps et des saisons.
« J’ai une bonne nouvelle, T., reprend-elle pour briser le silence embarrassant qu’elle vient de créer. Jonas t’a trouvé un avocat.
— Un avocat ?
— Oui ! mais pas un de ces Agents commis d’office et programmés à réciter les textes de loi, hein ? Je te parle d’un vrai avocat… d’un homme, quoi !
— Tu sais que c’est impossible, Saoirse. Je n’ai pas les moyens de…
— Ne t’en fais pas pour ça, T. ! Le plus important, c’est qu’il va alléger ta peine.
— Mais…
— En faisant un recours en jurisprudence.
— Un quoi ? »
Qui peut bien être cet homme dont parle Saoirse ? se demande-t-il. À quoi bon défendre un dealer de sa trempe, pourvu d’une étiquette de libeirtéireach, qui plus est ? Même si Terence a écopé de la peine capitale réservée aux homicides, il n’en est pas moins un vulgaire délinquant sans intérêt.
« Dlighaer, c’est son nom, précise Saoirse comme si elle venait de lire dans ses pensées. Maitiú Dlighaer, tu t’en souviendras ? Il t’appellera le mois prochain. »

Maitiú Dlighaer, Terence a beau réfléchir, ce nom ne lui dit rien – préférant sans doute s’éterniser sur des platitudes au lieu d’assouvir la curiosité de Terence, Saoirse n’avait rien ajouté au sujet de Dlighaer quand sonna la fin des dix minutes réglementaires. Maintenant, Terence doit attendre de longues heures, autant de jours et de semaines incalculables avant d’obtenir des réponses. Privé des fonctionnalités de sa puce neuronale, il ne peut consulter ni son horloge interne ni aucune autre donnée à vrai dire puisqu’elles sont strictement réservées aux radars, aux Agents de sécurité et médicaux, aux employés et aux dirigeants de ce quartier hautement sécurisé qu’est la Prison Valley. Autant dire que Terence s’ennuie ferme dans cet espace fermé, vide de sens et de distractions. Pas même la lecture et l’écriture ne lui sont permises, aucun matériel n’étant à sa disposition hormis un semblant de lit rouillé et cette espèce de trou dans lequel il défèque ou jette l’ignoble nourriture qu’on lui dépose par le judas de la porte blindée. Il a déjà essayé de se divertir autrement, en dessinant sur les murs à l’aide de ses ongles, de son sang ou de ses excréments, mais l’eau qui arrose sa cellule une fois tous les deux repas efface systématiquement ses esquisses. En adviennent de vagues taches, se diluant et s’entremêlant avant de disparaître par le même trou qui lui sert de toilettes.
Mais qu’est-ce qu’un mois sinon vingt-trois repas pour Terence – quand ce n’est pas vingt-quatre ou vingt-cinq, ceux-ci étant distribués de manière irrégulière ? Il s’est maintes fois efforcé de mesurer les secondes, les minutes et les heures s’écoulant entre deux barquettes aseptisées, mais même en faisant preuve d’une grande concentration, Terence finit toujours par perdre le fil de son décompte. Tout est fait pour le désorienter ici, dans l’espace-temps ou dans ses propres pensées qui, elles aussi, demeurent vides de sens et de distraction. Il avait alors espéré trouver du réconfort dans l’unique activité qu’on lui permet encore de faire : manger. Mais même cela lui est impossible, la nourriture s’avérant aussi insipide que les quatre murs de sa cellule. Invariablement froide et sans saveur, seule la couleur permute entre le blanc et le jaune pastel – comme une purée de pommes de terre sans le goût ni la texture. Alors qu’en ville les plats sont essentiellement composés de légumes et de soja, à la Prison Valley, ils en semblent dénués. Culinairement parlant, Terence n’identifie pas l’origine des aliments qu’on lui sert, par contre il a reconnu, il en est convaincu, le symbole présent sur les opercules : la marque de la Mac Ceangail Food – les repas des prisonniers sont eux aussi industrialisés.

Ainsi passe le temps : un, deux, trois et quatre repas depuis le dernier appel de Saoirse. Terence aimerait bien dormir, mais cette lumière vive et aveuglante l’en empêche. N’oscillant et ne s’éteignant jamais, elle fait obstacle à l’échappatoire que pourraient être ses rêves – s’il avait de quoi fantasmer ou ne serait-ce que cauchemarder, l’attente serait moins pénible jusqu’au cinquième repas.
Six, sept, huit, neuf et, soudain, pendant qu’il somnole enfin, une voix masculine retentit :
« Allo, Mr Gordon ? »
Croyant d’abord rêver, Terence ne répond pas.
« M’entendez-vous ? insiste l’homme qu’il imagine alors jeune et distingué. Je suis Maitiú Dlighaer, votre nouvel avocat. Madame Joe vous a parlé de moi. »
Déjà ? s’interroge Terence. Au bout de neuf repas ?
« Mr Gordon ?
— Oui, oui… je vous entends… marmonne-t-il enfin, contraint d’émerger du creux de ses bras.
— Très bien. Nous allons devoir faire vite, voyez-vous. Je n’ai pas beaucoup de temps. Cet appel m’a été exceptionnellement autorisé pour vous tenir informé des avancées de votre dossier.
— Mais, Mr Dlighaer, pourquoi faites-vous ça ? l’interrompt Terence, n’imaginant toujours pas qu’on puisse s’intéresser à lui.
— Appelez-moi Maitiú, Terence, si vous me permettez. Nous serons amenés à échanger régulièrement. Quant à la raison : vous avez été accusé de piratage de puces neuronales et, pour l’essentiel, d’avoir empêché la géolocalisation de huit Ceangailiens, vous compris. »
Les sept Ceangailiens dont parle Dlighaer, davantage connus pour leur appartenance au groupe libeirtéireach que pour les méfaits qui leur sont reprochés, ont eux aussi été condamnés. Jugeant l’exploitation des puces neuronales totalitaire, les revendications et les opérations coup de poing des libeirtéireach embarrassent de plus en plus les pouvoirs publics – comme la manifestation organisée le 18 octobre dernier à Mart Street, où plusieurs milliers de personnes se sont indignées contre l’arrestation de Terence et de ses camarades, obligeant les forces de l’ordre à déployer le double d’Agents de police et de sécurité que d’ordinaire. Mais à la différence de Murray Hamilton, Blaine Carron et Craig Fleming, sans oublier Kennocha Marr et leurs trois compatriotes libeirtéireach également en isolement, Terence n’a pas désactivé la géolocalisation de ces puces neuronales par conviction politique, ça non – il n’opérait qu’en échange de crypto-monnaie. Tout compte fait, cet incident de programmation pendant la conception de sa nouvelle drogue numérique était devenu lucrativement plus intéressant que le commerce de sa Digital Meth, songe Terence.
« Pour cela, vous avez été condamné à l’isolement à perpétuité, poursuit Dlighaer, ce qui, vous en convenez, est une sentence démesurée. »
Certes, Terence n’a pas commis d’homicide ni infligé de blessures corporelles ou morales, mais, il en a conscience, les stupéfiants qui circulent à Ceangail Baile sont jugés aussi nuisibles qu’un psychopathe en liberté. Quand bien même se serait-il fait arrêter pour son trafic de drogue, Terence aurait forcément écopé d’une peine plus ou moins équivalente – rappelons que sa production est inoffensive et indétectable dans l’organisme, celle-ci agissant sur le système nerveux par simple transfert numérique.
« Je ne vous cache pas avoir une mission à vous confier, confesse enfin Dlighaer. Mais avant toute chose, je dois alléger votre peine pour que vous puissiez intégrer le centre de détention commune. J’ai fait une demande en jurisprudence qui devrait être acceptée. Nous nous rencontrerons à ce moment-là.
— Dans combien de temps, selon vous ?
— Dans deux ou trois mois maximum. »
Soit une soixantaine de repas, traduit Terence.
« Je vous rappellerai d’ici-là, tente de le rassurer Dlighaer. Mais je suis obligé de vous laisser, nous allons être coupés.
— Dites-moi, Maitiú, quel jour sommes-nous ?
— Oh, pardon ! Mme Joe m’avait pourtant prévenu. Nous sommes le… »
Mais c’est trop tard, l’appel est terminé.

Trente-deux repas sont passés depuis sa conversation avec Dlighaer, et Terence n’a reçu aucune nouvelle, pas même de Saoirse. Sans le soutien de son amie, la solitude pèse de plus en plus sur ses fonctions motrices et émotionnelles au point de demeurer, plusieurs barquettes durant – il a arrêté de les manger et de les compter –, dans un état léthargique, allongé sur cette dalle rouillée qu’il ne quitte plus. Les statistiques de son bilan de santé révélant multiples carences et faiblesses immunitaires, l’Agent médical Maurice Ultan, androïde delta 5.1 dernière génération, aux muscles si proéminents qu’ils paraissent irréels, fait irruption dans sa cellule, escorté par deux Agents de sécurité aux mêmes caractéristiques physiques et technologiques.
« Détenu 381996, entend-il dire, se faisant empoigner de toute part, vous devez manger ce qu’on vous donne ! »
Mais jugeant sa propre faim moins douloureuse que son isolement, Terence leur fait part, d’une voix si inaudible que lui-même n’est pas certain de l’avoir entendue, de sa volonté d’en finir.
« Ce que vous voulez importe peu, détenu 381996, lui répond-on. Vous êtes tenu de purger votre peine sans en entraver le déroulement. Vous devez vous nourrir ! »
Parmi les images floues qui lui restent en mémoire, Terence se souvient d’une aiguille de la taille de son majeur qui s’enfonça dans son avant-bras. Le sérum nutritionnel faisant alors effet, Terence pu distinguer devant lui, aussi menaçants qu’imposants, les contours des tasers que les Agents agitèrent avant de partir :
« La prochaine fois, ça sera l’électrochoc ! compris ? »

Dix repas plus tard, les deux mêmes Agents de sécurité entrent à nouveau dans la cellule de Terence, accompagnés de leur supérieur direct, un homme corpulent aux cheveux grisonnants.
« J’ai… j’ai mangé ! » assure Terence, paniqué à l’idée de recevoir l’électrochoc promis – il en a déjà subi toute la violence lors de son arrestation au Jarvies Coffee, un des seuls lieux de Ceangail Baile à servir du Craigellachie avant minuit. Face aux réglementations de plus en plus strictes – la Licensing Ceangail Baile Act 2035 ayant durci la loi en matière de vente et de consommation d’alcool –, aux pressions politiques et policières, Joey Sibein, patron du Jarvies depuis les années deux mille, n’a pas fermé son bar qui, selon lui, représente toute sa vie. Le comptoir et le mobilier sont d’origine, essentiellement composés d’un bois sentant la tourbe et le malt des whiskys qui l’ont imprégné peu à peu. L’atmosphère du Jarvies, intimiste mais chaleureuse, la passion de Joey pour les liqueurs et les techniques de fabrication ancestrales – lui-même distille secrètement son propre scotch –, ainsi que sa licence 3 de moins en moins délivrée et renouvelée à Ceangail Baile, font la joie des amateurs de whiskys et des libeirtéireach qui s’y réunissent.
« Détenu 381996, dit l’homme corpulent que son insigne numérique nomme Beannard. Nous vous transférons au centre de détention commune. »
Tiré hors de sa cellule par les androïdes surdimensionnés, Terence ne réalise pas encore l’ampleur de la nouvelle : il va, d’après les explications du chef Beannard, partager le compartiment B5-142 avec le détenu 391251 dont le matricule révèle une incarcération récente.
« Mais avant d’intégrer vos nouveaux quartiers, poursuit le chef Beannard, nous vous emmenons au parloir pour un rendez-vous administratif avec votre avocat. »
Ils empruntent un long couloir éclairé par cette même lumière qui incommode Terence depuis son arrivée. Desservant une multitude de portes blindées derrière lesquelles Terence devine autant de prisonniers, le corridor s’achève enfin sur un ascenseur magnétique qui les fait monter de huit étages.

Pensant y trouver une ouverture vers l’extérieur, une fenêtre à travers laquelle il apercevrait ne serait-ce que la couleur du ciel, Terence est déçu en découvrant l’enchevêtrement de boxes clos qui structurent le parloir. Dans le quatrième à gauche, un homme aux traits durs et marqués par les années attend – s’il s’agit de Dlighaer, il est plus âgé que Terence ne l’avait imaginé en entendant sa voix.
« Bonjour Terence, dit-il en se levant pour le saluer. Maitiú Dlighaer, heureux de vous rencontrer. »
Sa poigne ferme et chaleureuse trouble Terence quelques instants : c’est la première fois depuis quatre ou cinq mois – cinq mois et deux jours, lui confirmera Dlighaer par la suite – qu’il serre la main de quelqu’un.
« Je vous en prie, asseyez-vous, reprend Dlighaer, faisant sortir Terence de sa torpeur. Nous n’avons pas beaucoup de temps. »
Son escorte s’étant éloignée dans l’allée avoisinante pour lui laisser un semblant d’intimité, Terence s’exécute, songeant à la dalle métallique sur laquelle il dormait, moins confortable que cette maudite chaise en plastique.
« Le recours en jurisprudence a été accepté. Votre peine vient d’être réévaluée à vingt ans ferme. »
Vingt ans ferme. La sentence résonne dans sa tête pendant que Dlighaer, à l’aide de ses lentilles Intelligy Smartware, en projette les termes sur les murs. Cinquante-quatre ans, calcule Terence, c’est l’âge qu’il aura le jour de sa libération.
« Je peux encore faire appel de cette décision, croit le rassurer Dlighaer. Réduire votre peine de cinq ou six ans… dix ans tout au plus. »
Ces chiffres ne changent pas grand-chose pour Terence mais, il en a conscience, dix, quinze ou vingt ans ferme sont préférables à l’isolement dont il vient de sortir.
« Vous m’aviez parlé d’une mission, se souvient-il alors.
— Pas maintenant, temporise Dlighaer en lui faisant signe qu’ils sont sur écoute. Vous avez d’autres préoccupations. S’intégrer à la communauté carcérale ne sera pas facile. Vous sortez d’isolement, rappelez-vous… »
Pendant qu’il tente de noyer le poisson verbalement, Dlighaer, grâce à ses lentilles, diffuse un message sur la table qui le sépare de Terence : « ce qu’il y a dans vos barquettes m’intéresse ».
« La visite est terminée ! interviennent alors le chef Beannard et les deux Agents, mettant fin aux révélations de Dlighaer.
— Très bien, Messieurs, leur répond-il avant de s’adresser directement à Terence : nous nous reverrons bientôt. »

À peine a-t-il le temps de s’interroger sur le sens du message de Dlighaer que Terence est conduit dans l’ascenseur. Ce dernier descend trois étages avant de s’ouvrir au « B5 », comme l’indique l’hologramme signalétique qui précède les portiques de sécurité – l’un contrôlant le matricule de Terence, l’autre scannant son corps aux rayons x. Après s’être vu remettre un kit composé d’une couverture et d’un nécessaire d’entretien et de toilette, Terence reçoit le règlement intérieur et le planning directement sur sa puce neuronale. Ces informations, aussi modestes soient-elles, rigoureusement sécurisées et limitées à la Prison Valley, embellissent néanmoins la matinée de Terence pour qui le transfert au centre de détention commune ressemble, à s’y méprendre, à une délivrance. Mais cette impression est de courte durée : entouré du chef Beannard et des deux Agents, Terence ne distingue qu’une dizaine de visages parmi la centaine de prisonniers qui remplissent les lieux. D’aspects physiques et de corpulences variés, certains font fi de sa présence, plus intéressés par les images holographiques d’un reality show que par son arrivée. D’autres, en revanche, interrompent leurs occupations respectives à son passage, lui adressant des regards curieux, compatissants, ou au contraire, méfiants et méprisants.
« Tu n’as pas à t’inquiéter, lui dira Cesair, son futur codétenu. Ces gars-là ne feraient pas de mal à une mouche. Les plus dangereux sont en isolement. »
Mais la jeune expérience carcérale de Cesair Edbert, alias détenu 391251, n’octroiera pas beaucoup de légitimité à ses propos. Condamné pour détournement de fonds le mois dernier, il s’apprête à partager sa cellule avec Terence qui, lui aussi, a été seul jusque-là.

« Détenu 381996, dit le chef Beannard en s’arrêtant devant l’hologramme 42, voici votre compartiment. Le détenu 391251 le partagera avec vous. Si vous rencontrez des difficultés pendant votre séjour pénitentiaire, des Agents de médiation se tiennent à votre disposition aux coordonnées indiquées par votre puce neuronale. »
À travers la baie vitrée qui le sépare de Terence, un jeune homme d’environ son âge se lève de sa couchette – celle du bas. La structure est composée du même métal que le précédent lit de Terence, mais un futon a le mérite d’y être installé. Il y a également un lavabo et une cuvette derrière un panneau occultant, un calendrier tactile ainsi qu’un bureau sur lequel gisent des produits cosmétiques. Malgré le confort et les repères temporels dont semble bénéficier sa nouvelle cellule, Terence est forcé de constater l’absence de fenêtre : les cheveux gominés de Cesair – ainsi se présente-t-il juste après le départ du chef Beannard et des Agents – luisent sous la lumière artificielle.
« Terence, mais tu peux m’appeler T.
— Ok, T., ça t’embête pas de dormir en haut ? Je m’agite beaucoup la nuit. Je risque de tomber »
Ainsi se répartissent-ils le lit superposé, Cesair ayant de toute manière investi les lieux depuis plus longtemps : le désordre de ses affaires personnelles, éparpillées ça et là dans la cellule, contraste clairement avec son apparence stricte et soignée – même son uniforme bleu, à la coupe aussi large que bancale sur la majorité des prisonniers, semble ici lui aller comme un gant.
« Je vais ranger, se dépêche-t-il de préciser après que le regard de Terence eut balayé la pièce.
— Ça va aller, je n’ai pas grand-chose de toute façon… le rassure Terence en posant son kit sur la couchette du haut. Il y a une cour ici, pas vrai ? »

Un carré gris dont le pourtour ne dépasse pas celui de son pouce, tel est le minuscule bout de ciel que Terence aperçoit au-dessus de sa tête. Coincés entre quatre parois s’élevant à plusieurs centaines de mètres, les nuages sont à peine distincts, se confondant avec le béton armé de la cour. S’il y a du vent ou de la pluie, Terence ne le sent pas, la lumière du jour paraît aussi artificielle que celle de sa cellule.
« Hey, T. ! l’appelle une voix nasillarde, l’obligeant à baisser les yeux. C’est moi, Blaine. »
Blaine Carron, un des sept libeirtéireach condamnés à la même sentence que Terence.
« C’est Maitiú qui t’a sorti, n’est-ce pas ? »
Déçu de se retrouver nez à nez avec cet apprenti développeur du dimanche, qui à force d’exécuter du code arbitraire sur sa puce neuronale en avait complexifié le piratage, Terence ne répond pas.
« Il a sorti Murray, poursuit Blaine, ne semblant pas se soucier du mutisme de Terence. Craig et Kennocha aussi.
— Il va falloir y aller les gars, intervient Cesair qui ne cesse de se balancer d’une jambe sur l’autre tel un oiseau effrayé. Le repas va être servi. »
Parce qu’en réalité, malgré l’assurance qu’il cultive en prenant soin de son physique, Cesair Edbert est un trouillard : s’il avait décrit à Terence l’indo-pakistanais de la cellule B5-145 comme un simple d’esprit ayant perdu la plupart de ses capacités intellectuelles pendant un récent AVC, c’était surtout pour se rassurer lui-même, vivant difficilement les regards insistants du quinquagénaire soi-disant accusé de harcèlement sexuel.
« Que sais-tu de Dlighaer ? demande enfin Terence en ignorant la remarque de Cesair.
— Tu ne le connais pas ? s’étonne Blaine. C’est lui qui a révélé l’affaire Dataleaks ! »
Terence se souvient de ce scandale – la société Data Baile monétisait illégalement des données personnelles issues des puces neuronales sans en informer les propriétaires ni recueillir leur consentement –, mais que Dlighaer en ait été l’investigateur, Terence l’a oublié.
« Il nous a rejoints après cette histoire », explique Blaine.
C’était donc ça, comprend Terence. Son avocat est un libeirtéireach. Et, s’il a réussi à alléger sa peine et celles de Blaine, Murray, Craig et Kennocha, il n’en a certainement pas terminé avec les trois autres personnes condamnées en même temps qu’eux.
« Il travaille avec nous sur une nouvelle affaire, continue Blaine. Un scandale d’état, mon pote ! La Mac Ceangail Food serait impliquée…
— Justement, les gars ! insiste Cesair en voyant la cour se vider de la moitié des prisonniers. C’est l’heure d’aller manger. »
Les repas étant servis dans un laps de temps qui n’excède jamais trente minutes, Cesair a raison de s’inquiéter – surtout quand on sait que ne pas se nourrir est passible de sanctions à la Prison Valley. Cesair, lui, n’est pas seulement anxieux, son organisme étant jugé vulnérable par les Agents médicaux, ses manquements nutritionnels sont doublement pénalisés.
« Je fais de la tension artérielle », se justifiera-t-il auprès de Terence une fois que Blaine les aura quittés pour suivre son codétenu 321005, un ancien du secteur B5 que l’enfermement a rendu pâle, voire transparent.

Contraint d’interrompre sa discussion avec Blaine, Terence accompagne Cesair dans la file de prisonniers qui s’étend de la cour au restaurant carcéral. Il traverse alors le corridor principal, dépasse les cellules, le salon collectif ainsi que les douches et les portiques de sécurité protégeant les ascenseurs avant d’atteindre l’entrée du réfectoire. À travers les battants automatiques, Terence compte une trentaine de tables disposées au centre de la pièce où, sous la vigilance accrue des Agents de sécurité et des caméras de surveillance, un tapis roulant achemine les repas. Après avoir pris leurs barquettes aseptisées – ressemblant à celles distribuées en isolement –, les prisonniers rejoignent les places qui leur sont attitrées. La chaise de Terence, numérotée 381996, le fait s’asseoir entre Cesair et un garçon à qui il ne donnerait pas plus de dix-huit ans. Curieux de découvrir le contenu de sa barquette, Terence s’empresse de retirer l’opercule MC Food, laissant s’échapper un petit nuage inodore qui le dégoûte instantanément – en reconnaissant la matière blanchâtre de ses anciens repas, il émet un haut-de-cœur qui attire l’attention de son jeune voisin :
« T’inquiète, mec, lui dit-il alors, c’est dégueulasse, mais hyper protéiné. Avec ça, tu pourras soul’ver dix stones sans problème ! J’te défie à la salle de sport juste après.
— Le gamin exagère, intervient le doyen de la tablée, mais il a raison. Cette nourriture est riche en protéines, plus que le soja.
— Qu’est-ce qui t’fait dire ça ? T’as un détecteur de protéines embarqué ou quoi ? provoque le garçon, visiblement fier de sa moquerie.
— Après mon malaise vagal de janvier, le médecin m’a montré les résultats de mes analyses sanguines et je peux vous garantir que mes taux d’albumine, de pré-albumine et compagnie étaient plus élevés que la moyenne de la population nourrie au soja.
— Mais t’es qui pour dire ça ? s’offusque le jeune détenu au matricule 381811. C’est n’importe quoi ton histoire ! Elles viendraient d’où tes “protéines” – en mimant grossièrement les guillemets ?
— De la spiruline, peut-être…
— De la spiruline ? T’es aveugle ou quoi ? Y a rien d’vert dans nos barquettes !
— Mon père travaillait à la Sòighea Food Enterprise avant qu’elle soit rachetée par la Mac Ceangail Company, confesse Cesair, interrompant la querelle entre 381811 et le doyen qui, penchés sur leurs barquettes, l’encouragent à poursuivre : et qu’elle ne devienne la Mac Ceangail Food. »
La vague de licenciement qui suivit ce rachat ayant marqué les esprits, un détenu que Terence ne voit pas témoigne de la compassion envers Cesair : un de ses proches a également travaillé à la SFE, explique-t-il, et, comme le père de Cesair, il s’est vu remplacé par un des Agents à tout faire de la Mac Ceangail Company.
« Et alors ? s’impatiente 381811. Tu nous apprends rien là !
— Ce que je voulais dire, reprend Cesair, c’est que la Mac Ceangail Food cultive le soja à l’aide des technologies qu’elle a acquises de la Sòighea Food Enterprise, mais pas la spiruline qu’il lui revient d’importer. Utiliser ses propres matières premières coûte moins cher, et tant que la maison mère n’aura pas investi dans la production de nouveaux compléments alimentaires, le soja restera l’apport protéiné le plus répandu à Ceangail Baile. »
Bien qu’influencée par son passé de trader, la théorie de Cesair conforte 381811 :
« Tu vois qu’c’est forcément du soja ! dit-il au doyen.
— C’est peut-être un mélange de soja et de féculents, concède le principal intéressé dont la force de l’âge impose, malgré les protestations du gamin, un minimum de respect. Mais du soja génétiquement modifié alors, car ce que j’ai vu de mes analyses ne trompe pas : mes taux d’albumine étaient anormalement élevés, et le médecin ne paraissait guère s’en soucier… »
Terence songe aux paroles de Blaine, installé deux tables plus loin, qui boude le contenu de sa barquette. Se pourrait-il que les suspicions de Dlighaer soient semblables à celles émises par le doyen ? Non, impossible qu’on leur serve autre chose que du soja, même génétiquement modifié, se convainc-t-il en mastiquant péniblement, à moins que l’aliment en question provienne d’une espèce invasive comme le furent les orties avant leur extinction.

Les vingt mille personnes incarcérées à la Prison Valley lui confèrent le titre de plus grand centre pénitentiaire de la région. Hébergeant toujours plus de détenus des contrées proches et lointaines de Ceangail Baile, la prison mène des travaux d’envergure : La construction de l’aile E vient de s’achever, lit Saoirse sur l’immense façade du bâtiment devant lequel la navette vient de la déposer. Elle accueillera ses premiers occupants la semaine prochaine. Aussitôt escortée par deux Agents de sécurité, Saoirse est conduite aux portiques de l’aile B avant de rejoindre le parloir où l’attend Terence.
« Que tu es pâle ! » s’alarme-t-elle en le voyant.
Et pourtant, ce n’est rien comparé au codétenu de Blaine, songe Terence. Sa peau est d’une blancheur telle qu’on devine la trajectoire du sang dans chacune de ses veines.
« Que tu es belle », ne trouve-t-il qu’à répondre pendant qu’elle l’enlace.
Si Terence complimente Saoirse sur son physique, c’est sûrement parce qu’elle porte une robe qui laisse entrevoir les formes et les rondeurs féminines dont il ne profite plus depuis sept mois – un record pour lui, il faut l’avouer. Les jambes nues et soyeuses de Saoirse, la douceur du baiser qu’elle dépose sur sa joue, ainsi que le parfum acidulé qu’elle laisse derrière elle, réveillent en Terence une émotion difficile à contenir.
« Oh, T. ! Je suis si contente de te voir ! dit-elle avant de s’asseoir, loin de se douter de l’effet qu’elle produit sur son ami en ce moment même. Ton avocat a fait un super travail ! Si tu l’avais vu à la Haute Cour défendre ton dossier… »
Mais se rappelant des vingt ans ferme de Terence, Saoirse laisse sa phrase en suspens, se décomposant aussitôt.
« Heureusement qu’il a réussi à alléger ma peine, tente-t-il de la rassurer. Je serais devenu fou en isolement…
— Je suis sûre qu’il n’en a pas fini avec toi. »
Même s’il avait espéré coucher avec Saoirse au début de leur rencontre, l’amitié sincère qui noua leur relation au fil des années avait chassé cette éventualité de ses pensées. Saoirse étant devenue la petite sœur qu’il n’a jamais eue et qu’il a aidée, paradoxalement, à se sevrer des saloperies qu’il lui avait vendues – Terence ayant été son dealer à l’université –, développer des fantasmes à son égard relèverait presque de l’inceste. C’est ce qu’il se dit pendant que Saoirse lui témoigne le soutien des libeirtéireach & co, de leurs proches et du groupe de musique Neo-Ainmeach venant, apparemment, de sortir un titre lui rendant hommage – comme s’il était déjà mort, songera Terence après la visite de Saoirse dont il ne retiendra, finalement, qu’une immense frustration.

Les jours passent et les habitudes s’installent à la Prison Valley. À 7 h, les lumières s’allument et Cesair débute sa transformation physique, rythmée de rasage, d’après-rasage, de gel douche exfoliant, d’après-shampoing régénérant, de cire fixatrice et de crèmes hydratantes – Cesair possède plus de produits cosmétiques que tous les détenus du B5, et passe autant de temps à se rectifier pendant la journée qu’il en met à s’apprêter au saut du lit. De son côté, Terence retarde son réveil, n’allant prendre sa douche qu’à 7 h 45, juste avant la retransmission des informations nationales dans le salon où il rejoint Blaine et Geal, le détenu transparent. À 9 h, ils sont conduits à l’usine carcérale où ils assemblent des barquettes, des vêtements, des pièces aéromobiles et des cafetières connectées pour le compte de la Mac Ceangail Company. Entre 12 h et 12 h 30, Terence, Cesair, Blaine, Geal et les autres prisonniers se pressent au réfectoire avant de retourner à leur cellule jusqu’à 14 h. Ensuite, l’après-midi est consacré au sport, à la détente et aux visites selon les autorisations et les emplois du temps de chacun. En général, Terence soulève quelques altères avec Frith, le jeune 381811 à qui il essaie, depuis ses envies soudaines de s’envoyer en l’air avec Saoirse, d’acheter une photo de sa petite amie sur laquelle, paraît-il, elle poserait nue sur un divan, offrant son intimité à la vue d’une personne que Frith préfère ignorer.
« Un Litecoin la minute, insiste Terence, augmentant le tarif une nouvelle fois.
— Mais qu’est-c’que j’t’ai déjà dit, putain ! s’énerve Frith. Ma Lili n’est pas à vendre ! »
Après la distribution du dîner qui s’achève à 19 h, chacun regagne sa cellule, celles-ci étant verrouillées jusqu’à 7 h le lendemain. Bien que les lumières s’éteignent à 20 h 30, permettant enfin à Terence de trouver le sommeil, les nuits au-dessus de Cesair sont chaotiques – ses terreurs nocturnes ébranlent le lit, donnant régulièrement la nausée à Terence.

En l’espace de trois mois, Terence n’a revu Dlighaer qu’une seule fois. Il leur a demandé, à Terence et à Blaine – de la même manière qu’il a manifesté son intérêt pour les barquettes de la Mac Ceangail Food en projetant, grâce à ses lentilles Intelligy Smartware, des messages à la dérobée –, de lui procurer des échantillons de leurs repas. Sa prochaine visite étant imminente, Terence s’entraîne à conserver, tel un hamster stockant la nourriture à l’intérieur de ses joues, des fragments d’aliments jusqu’à sa cellule. Il espère ne pas tomber, le jour J de sa rencontre avec Dlighaer, sur l’abominable gelée grise servie en cube tous les mercredis. Celle-ci fondant instantanément au contact de la salive, Terence envisage d’en cacher une portion de la veille quelque part dans ses affaires. À 13 h 45, il remettrait le morceau dans sa bouche, entre la lèvre et la gencive et, s’il n’est pas trop gros, franchirait les portiques de sécurité sans problème. Cesair, témoin malgré lui de ce petit manège, juge le comportement de Terence irresponsable :
« Qu’est-ce que ça va t’apporter, à part des ennuis, hein ?
— Des frais d’avocat offerts, mon pote ! » lui répond-il fièrement – et peut-être l’admiration de Saoirse qu’il convoite, maintenant, ouvertement.

Son plan fonctionne comme prévu et, discrètement, pendant que Dlighaer lui demande de signer des formalités administratives, Terence recrache la boule visqueuse dans sa main droite. Tout est question de timing, pense-t-il en attendant la fin de la visite – autrement dit, le moment propice. Il faut dire qu’il a de l’expérience en la matière, Terence. À la fac, il excellait dans l’art de dealer des sachets d’ecstasy de main en main sans se faire repérer. Si Dlighaer est réceptif – ce dont Terence ne doute pas vu le regard entendu qu’il vient de lui adresser –, la manœuvre devrait se passer à merveille.
« Très bien, conclut Dlighaer trente secondes avant le retour programmé des Agents de sécurité, nous en avons terminé pour aujourd’hui. »
Il se lève et salue Terence d’une poignée de main pendant laquelle il récupère la boule visqueuse, puis, escorté par les Agents de sécurité les ayant rejoints, disparaît dans le couloir du parloir. La balle est dans son camp, songe Terence qui doit maintenant s’armer de patience. Il lui faudra attendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois avant d’en tirer des conclusions – si le morceau ne s’est pas trop désagrégé dans sa bouche. Dans le cas contraire, Terence réitérera l’opération.

Il se passe trois longs mois avant que les analyses des échantillons de Dlighaer ne parlent d’elles-mêmes, ce matin du 19 octobre 2039, au lendemain du premier anniversaire d’emprisonnement de Terence. À peine sorti de la douche d’où il a failli, une fois de plus, se faire virer par les Agents d’entretien qui arrivent à 8 h, Terence rejoint Blaine et Geal au salon :
« C’est pas trop tôt ! » râle Geal, fatigué de lui garder une chaise tous les matins.
Mais le journal national commençant déjà, Terence ne répond pas – « Des protéines d’origine humaine retrouvées dans les barquettes de la Mac Ceangail Food », titre le générique.
« Quoi ? s’étonnent les détenus. D’origine humaine ? C’est quoi c’bordel ?
— Un nouveau scandale sanitaire vient d’éclater, commente l’hologramme de l’Agent présentatrice androïde delta 5.1 dernière génération dont les yeux verts feraient pâlir les prairies écossaises si elles existaient encore. Une perquisition est en cours à la Mac Ceangail Food suite aux révélations de nos confrères indépendants Coingeis Litir, déjà sur place. Agent Naid Ultan, pouvez-vous nous en dire plus à propos des soupçons qui pèsent aujourd’hui sur la plus grande industrie agroalimentaire de Ceangail Baile ?
— Dlighaer a réussi, chuchote Blaine. On a réussi, bordel… »
Même s’il essaye d’être discret, Blaine peine à cacher son excitation : ses jambes tremblent convulsivement en attendant la suite du reportage :
« Tout à fait, Agent Seall Ultan, répond l’Agent Naid Ultan en voix off sur l’enseigne publicitaire MC Food filmée en direct par un drone journalistique. Coingeis Litir vient de publier les résultats de multiples analyses microbiologiques effectuées sur la production de la Mac Ceangail Food qui, rappelons-le, approvisionne toute la chaîne alimentaire de Ceangail Baile. »
Les images montrent l’énorme complexe industriel investi par des Agents fédéraux, médicaux et sanitaires. Autour, des Agents de police sont déployés pour contenir les journalistes, de plus en plus nombreux, qui affluent aux portes de la Mac Ceangail Food.
« Ces analyses révèlent la présence de protéines d’origine humaine dans la quasi-totalité des barquettes délivrées à la Prison Valley », poursuit l’Agent Naid Ultan, toujours en voix off sur des images retranscrivant maintenant le centre pénitentiaire.
Il n’en faut pas plus pour déclencher la colère des prisonniers qui, comme une trainée de poudre, se répand du salon jusqu’à la cour, en passant par les cellules, l’isoloir et l’usine où l’émeute sera le plus grave – on y dénombrera une centaine de morts et le double de blessés.
Autour de Terence, les chaises et les tables du salon volent en éclat contre les projecteurs holographiques, les lumières artificielles et les baies vitrées :
« Qu’est-ce que vous nous avez fait bouffer, bande de connards ! hurlent les détenus à l’attention des caméras et des Agents de sécurité visés par les projectiles. Vous nous prenez pour qui, sérieusement ? Des cannibales ? »
Emporté par la furie collective, Terence perd de vue Blaine et Geal, eux-mêmes aspirés de leur côté. Il se fraie alors, tant bien que mal, un chemin entre les corps déchainés, les morceaux de métal coupants et les tasers des Agents de sécurité qu’il évite miraculeusement jusqu’à sa cellule, où, la tête dans les toilettes, Cesair vomit ses tripes – sa combinaison carcérale, habituellement propre comme un sou neuf et sans plis apparents, est toute froissée, mouillée par la sueur et tâchée de matières indéterminées.
« Dis-moi qu’ils se trompent, T., balbutie-t-il entre deux expectorations.
— J’ai bien peur que non », lui répond Terence, contenant difficilement son dégoût – pour lui comme pour Cesair et d’autres détenus qu’il a vu dégobiller juste après l’annonce du scandale, l’idée d’avoir pu ingérer des protéines humaines a du mal à passer, aussi bien dans son esprit que dans son estomac.
Pendant que Terence soutient Cesair, abasourdi et anéanti par la nouvelle, qui peine à se relever, la porte de leur cellule se referme brutalement :
« État de confinement décrété ! répète une voix robotique. État de confinement décrété ! »
Une alarme stridente retentit simultanément, obligeant Terence et Cesair à se couvrir les oreilles et, à travers le vitrage blindé, ils voient défiler un nombre incalculable de corps inanimés, tous portés ou traînés nonchalamment par les Agents de sécurité en parfait état de fonctionnement.

Une heure plus tard, à 10 h 50, les détenus qui avaient perdu connaissance se réveillent dans leur compartiment et, habités d’une rage identique, si ce n’est plus intense qu’avant leur immobilisation, poursuivent la révolte qu’ils avaient entamée. Malgré l’isolation phonique des cellules, Terence et Cesair entendent des éclats de voix, des insultes et le bruit d’objets projetés contre les parois de la Prison Valley. L’alarme s’est arrêtée, mais toujours en état de confinement, les prisonniers restent dans leurs cellules jusqu’à l’heure du dîner. C’est donc à 18 h 30 qu’ils sont rapatriés au réfectoire, escortés par des Agents de sécurité venus les chercher un à un. Sous la menace des tasers et des sanctions allant de la reconduction de peine à l’isolement que beaucoup souhaitent éviter, les plus récalcitrants se calment temporairement, en attendant au moins les explications de Doug Stiùiriche, le directeur général de la Prison Valley.

« Mesdames et Messieurs les détenus, commence le discours de Doug dont l’hologramme est projeté derrière un pupitre expressément monté dans les réfectoires des ailes A, B, C, D et E du centre pénitentiaire. Il ne vous a pas échappé qu’une enquête vient d’être ouverte après la diffusion des résultats d’analyses portées sur la nourriture de la Mac Ceangail Food, fournisseur historique des repas que nous vous servons depuis l’inauguration de la Prison Valley en 2029. »
L’hologramme de Doug Stiùiriche semble retouché. Pour l’avoir déjà aperçu dans les médias, Terence se souvient d’un chauve au visage rouge et bouffi, percé de petits yeux noirs et sans éclat. Ici, en plus d’avoir des cheveux épais et bien peignés, Doug Stiùiriche a rajeuni : il paraît mince et aussi élégant que Cesair quand il n’est pas malade.
« L’article 6 § 2 de notre constitution accorde la présomption d’innocence à tout individu ou institution accusés d’infraction au code civil et pénal, poursuit Doug depuis son studio d’enregistrement personnel situé dans le quartier ouest de Ceangail Baile, loin d’imaginer l’impact de ses paroles. De ce fait, nous sommes tenus, au même titre que la presse, les pouvoirs publics et tous les partenaires de la Mac Ceangail Food, d’attendre que la culpabilité de notre fournisseur soit légalement établie. »
En parallèle du discours de Doug Stiùiriche, les tapis des réfectoires redémarrent, laissant apparaître les premiers contours d’une barquette.
« En cela, notre contrat avec la Mac Ceangail Food est maintenu jusqu’à la fin de l’enquête et la décision de justice qui en découlera, comme le stipule légalement les termes de l’accord sur le… »
Mais plus personne n’écoute Doug – les barquettes fusent à travers sa représentation holographique.
« C’est une honte ! s’offusquent les prisonniers alors traînés par les Agents de sécurité jusqu’à leurs cellules. Nous ne boufferons pas cette merde !
— État de confinement décrété ! scande à nouveau la voix robotique. État de confinement décrété ! »

Voilà quatre jours que la grève de la faim a démarré et que Cesair est hospitalisé à l’infirmerie de la Prison Valley. Sous perfusions nutritives dont il n’ose imaginer la composition, il est néanmoins plus au courant des événements médiatiques que Terence et le reste de ses codétenus – la chaîne d’information continue étant exceptionnellement diffusée dans les chambres médicalisées à la demande des prisonniers en soin intensif, mais surtout en échange de leur collaboration. La Mac Ceangail Food, la Prison Valley et maintenant la Mac Ceangail Funeral font l’objet d’enquêtes judiciaires, mais ça, Terence & co ne le savent pas encore. N’étant sortis de leur confinement que pour les repas qu’ils refusent catégoriquement de toucher, ils ne se doutent pas une seule seconde que la matière première de leur alimentation provienne de la plus grande entreprise funéraire de Ceangail Baile et de la région. Créée en 2032 pour pallier la saturation des cimetières, la Mac Ceangail Funeral, filiale de la Mac Ceangail Company au même titre que la MC Food, la MC Tweed ou encore la MC Air Technology, fut la première société de pompes funèbres du pays à promouvoir le recyclage du corps humain comme alternatif à la mise en terre ou à la crémation réputée énergivore. « Ne gâchez pas vos organes, sauvez des vies ! », « Devenez l’engrais qui fertilisera les sols de demain en optant pour notre offre “compost et terreaux organiques” de la gamme “Je suis mort, mais je suis bio” », « Des vêtements doux comme votre peau pour vos enfants ? Choisissez notre solution textile ! », le catalogue de la Mac Ceangail Funeral n’est pas seulement innovant et écoresponsable, il est aussi altruiste – tout du moins jusqu’à aujourd’hui puisque l’offre « Subvenez aux besoins nutritifs des délinquants, des bandits et du déséquilibré qui vous tuera » n’y figurait pas. Ainsi la nouvelle est-elle perçue par les Ceangailiens qui s’amassent en nombre devant le siège de MC Funeral, plus préoccupés par le sort de leurs morts que par celui des détenus  :
« Servir de nourriture aux prisonniers ? Ma défunte femme ne l’aurait jamais toléré ! témoigne un des manifestants que l’Agent reporter Naid Ultan questionne en direct. Nous avons été trahis ! »
De son côté à la Prison Valley, Doug Stiùiriche, avec ses cheveux mais de nouveau rouge et bouffi face aux caméras des journalistes, met en cause les tarifs exorbitants du soja. Les aides de l’état ne lui permettant pas d’allouer un budget conséquent aux repas des vingt mille personnes incarcérées entre ses murs, la Mac Ceangail Company, maison mère de la MC Food, avait fini par octroyer une remise en échange de la main-d’œuvre gratuite des détenus. Aussitôt visée par les critiques, la Mac Ceangail Company se défend en publiant les chiffres de sa filiale : les installations technologiques et énergétiques requises pour la culture du soja pèsent deux tiers des dépenses industrielles de la MC Food. Nourrir une population grandissante dans un écosystème limité coûte cher, affirme la direction de la Mac Ceangail Company.
Alors qu’un discours du ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de l’Environnement est attendu, Cesair reconnait, dans cette cacophonie médiatique sans précédent, le nom de Dlighaer, l’avocat de Terence et Blaine – seule son intervention semble se soucier des conditions de détention :
« Les centres pénitentiaires se plaignent de leurs dépenses alimentaires, s’insurge Maitiú Dlighaer présenté comme ‘‘nouveau porte-parole libeirtéireach, lanceur d’alerte, juriste et professeur de droit à l’Université de Ceangail Baile’’, mais ne devraient-ils pas se demander pourquoi ils ont tant de bouches à nourrir ? Croyez-vous bien utile d’engorger la Prison Valley avec des petits délinquants que des travaux d’intérêt général suffiraient à remettre dans le droit chemin ? D’après mes calculs, sept mille auteurs d’infractions mineures sont écroués, soit un tiers de la population carcérale de Ceangail Baile. Les réintégrer dans la société sous surveillance policière et juridique reviendrait à diminuer le budget des administrations pénitentiaires de huit milliards, empêchant ainsi les entreprises et les grands groupes industriels d’user des mêmes stratagèmes que la Mac Ceangail Company qui, j’insiste, sont déontologiquement inacceptables ! »
Pour l’heure, autant d’allégations restées sans intervention du gouvernement tandis que, dans sa cellule B5-142, Terence attend. Alors qu’il peut dormir paisiblement sans les terreurs nocturnes de son compagnon hospitalisé, il est maintenant en proie à de terribles maux d’estomac. La faim le tiraille et quand, sous la pression des familles et des proches des détenus, un Agent de sécurité vient le chercher pour l’emmener au parloir, Terence peine à se déplacer.

« Mais c’est horrible ! s’inquiète Saoirse en le voyant plus pâle et amaigri que la dernière fois. Que vous ont-ils fait ?
— Ils ne changent pas notre nourriture… articule mollement Terence.
— Ils attendent quoi ? Que vous soyez morts ?
— Nous n’allons pas mourir… ils vont bientôt nous injecter des nutriments. Ils l’ont déjà fait quand… je… »
Mais remarquant les larmes de Saoirse, Terence s’interrompt pour la prendre dans ses bras :
« Ne t’inquiète pas, je ne vais pas mourir…
— Et dire que tu as peut-être mangé Granaidh ! » pleure-t-elle sur son épaule.
C’était techniquement possible, explique Saoirse. Sa grand-mère, décédée un mois après la condamnation de Terence, avait fait confier sa dépouille à la MC Funeral. Qui sait si elle n’avait pas fini dans une barquette industrielle ! Broyée par les machines de la MC Food, transformée, ingérée, digérée et déféquée dans les latrines sordides de la Prison Valley !
« J’aurais préféré ne rien savoir », dit-elle alors, coupant l’herbe sous le pied de Terence – lui qui voulait impressionner Saoirse, le voilà contraint de ne pas dévoiler son implication dans cette affaire, d’autant plus qu’elle parle maintenant de mariage :
« Avec Tristan, annonce-t-elle naturellement, comme si leur histoire était courue d’avance alors que Terence en tombe des nues.
— Avec Tristan ? répète-t-il, hébété.
— J’aimerais tellement que tu sois là, en tant que témoin. Je vais demander à ton avocat de te procurer une autorisation de sortie. Ça te plairait de venir, hein ? »
Cherchant l’approbation de Terence, Saoirse marque une pause avant d’ajouter, visiblement contrariée par l’absence de réaction de son ami :
« Quand est-ce que vous cesserez vos chamailleries, Tristan et toi ? On dirait des gamins ! »
Pourtant, Terence avait essayé de reprendre contact avec son copain de fac, mais depuis les trente ans de Saoirse, Tristan l’évite – il ne l’a même pas appelé une seule fois après l’annonce de sa condamnation. Tout ça à cause d’un Highland Cooler ! L’assurance maladie de Tristan ayant détecté des taux anormaux de méthylènedioxy-méthylamphétamine dans ses enregistrements sanguins, augmentant ses cotisations de 5 %, il avait accusé Terence d’en avoir volontairement dilué dans son cocktail. Mais ce con de Tristan s’était trompé de verre ! Il avait pris celui de Saoirse qui, elle au moins, avait souscrit à une garantie spéciale en prévision de sa fête d’anniversaire. Mais si Terence est anéanti, ce n’est pas à cause de ce vieux quiproquo – de ces enfantillages comme dirait Saoirse – et encore moins parce qu’il a le ventre vide depuis quatre jours, non. Si l’annonce de cette union le perturbe au point de vomir sa bile sur l’adorable corset fleuri de Saoirse, c’est parce qu’il voit, à ce moment-là, l’effondrement de ses ambitions personnelles et affectives. Ses conquêtes de la vérité et de Saoirse étant vouées à l’échec – l’une n’assurant pas de meilleures conditions de détention, l’autre qui épousera Tristan l’été prochain –, comment allait-il garder la tête hors de l’eau dans cette immensité agitée qu’est la Prison Valley ? Difficile de ne pas s’y noyer sans une perche à laquelle s’accrocher. Tout compte fait, Saoirse a raison, conclut Terence pendant que les Agents l’extirpent du parloir. Il aurait mieux valu ne rien savoir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *