Matcha impérial


Écritures
« Du thé ? Sérieusement, mec ? File-moi une bière plutôt. Comment ça, ‘‘pas de bière’’ — en mimant les guillemets ? Connerie ! Tu penses vraiment tenir l’année sans boire une pinte ? Pas même une goutte de BrewDog ? On en reparlera chez Saoirse, quand elle sortira une bouteille de son réfrigérateur rempli de Brewdog — il fait une parenthèse : depuis que son frangin y travaille, il lui en envoie une caisse par semaine, mon pote ! Je t’imagine mal résister à la Punk IPA, à la tentation de tremper tes lèvres dans sa mousse blanche et légère. Si tu sentais ses parfums de fruits et d’agru… Quoi ? Esquiver le sujet ? Peut-être, mais si tu m’avais payé une bière on n’en serait pas là, tu vois. On en serait au cœur du sujet, justement ! Enfin bref — il soupire et extirpe un paquet de tabac froissé d’une des poches de son survêtement. Et le pétard, tu l’as arrêté aussi ? Ça te dérange si j’en roule un — en n’attendant pas la réponse pour éparpiller son attirail sur la table ? J’étais loin de me douter que tu serais en plein sevrage, mec, je suis surpris. Oui, oui, je vais te raconter, mais sache que ça n’a pas été facile ces derniers mois… Croire que je t’ai évité serait une grossière erreur. Si tu n’as pas eu de mes nouvelles, c’est parce que j’ai été séquestré. Oui, ‘‘séquestré’’ — en mimant encore les guillemets —, tu as bien entendu. Pas besoin de faire cette tête-là. ‘‘Séquestré’’ comme ‘‘détenu dans un lieu contre sa propre volonté’’. Prisonnier. Ah ah ! Non, pas au poste de police ! Je reconnais bien là ton sens de l’humour, mon pote. Au moins une chose que tu n’as pas arrêtée, tiens… Mais pour tout t’avouer, j’aurais préféré être en cellule, tu vois. Les flics sont des anges gardiens comparés à la folle qui m’a séquestré. Une femme, en effet. Cesse tes moqueries un instant. Je te signale être allé visiter son appartement pour te foutre la paix, vieux. Ton hospitalité a ses limites, je l’ai compris. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais que veux-tu ? Le propriétaire du studio était injoignable, impossible d’obtenir les clés. J’ai eu beau masquer mon numéro et utiliser d’autres téléphones en espérant contourner un blacklistage, le type ne décrochait pas, un point c’est tout — il marque une pause non seulement pour appuyer ses propos, mais également pour remplir son grinder pollinator, un appareil doté d’un petit moteur électrique permettant de moudre sans effort. Je ne suis pas resté les bras croisés dans ton canap’, à me goinfrer de chips et de bière devant les matchs de la Pro12. Au contraire ! Je me suis bougé, tu vois. J’ai cherché un nouveau logement — le bruit du broyeur couvre sa voix par intermittence —, et je suis tombé sur cette annonce : une chambre à louer du côté de Bridge Street. Vu le prix je m’attendais à une sorte de squat, un taudis dégueulasse plein de junkies ou d’étudiants en galère. Mais j’y suis allé, va savoir pourquoi ? Ça m’aurait dépanné, temporairement. Comment tu dis ? ‘‘Lone Wolf and’’… ‘‘Cub’’ ? Non, mais pourquoi prendre la peine de raconter mon histoire si elle t’emmerde, hein ? Tu souhaites connaître la suite, oui ou non ? Ne viens pas te plaindre si ‘‘j’esquive le sujet’’ — en repliant l’index et le majeur pour former deux virgules inversées — alors qu’il ne t’intéresse pas. Tu n’imagines pas une femme capable de m’enfermer aussi longtemps ? Dix jours, exactement. Le reste je l’ai passé au Victoria Hospital… shunt caverno-spongieux, traitements locaux, rééducation et psychothérapie. On rigole moins là, n’est-ce pas ? Ils ont dû réaliser cette opération pour me soigner d’un priapisme aigu qui n’est autre qu’une érection persistante. Sauf que j’en ai eu plus d’une… et ça n’a pas l’air de t’émouvoir, mais je t’assure que bander en permanence n’est pas une partie de plaisir. Surtout quand ton ravisseur ressemble à une nonne — il étale l’herbe fraîchement moulue au centre d’une feuille slim. Elle aurait pu se faire jolie, mais avec ses cheveux tirés en arrière, son espèce de tunique informe fermée du cou aux genoux, ses ballerines noires et ses petites socquettes blanches, elle n’était vraiment pas sexy. Le style de puritaine complexée avec qui tu ne voudrais pas baiser… et encore moins cohabiter — il lèche le côté gommé du papier et fixe son roulage. Parce qu’en plus d’être coincée, la demoiselle était limite maniaco-dépressive : rien ne traînait, rien ne dépassait, tout était à sa place et parfaitement propre. Ma simple présence donnait l’impression de salir les lieux, mec. Je ne pensais déjà qu’à une seule chose : partir. Quelle idée j’ai eu d’accepter un café avant de me barrer ! Sans ça, elle ne m’aurait pas attaché à ce maudit lit pendant dix jours. Elle m’a empoisonné, mec. Typique des femmes, ça ! Quoi, tu n’es pas d’accord ? Un gars, ça ne tergiverse pas autant — affirme-t-il en allumant son spliff à l’aide d’un gros briquet usé. Ça gueule, ça cogne, ça se castagne mais ça ne te fait pas boire une saloperie médicamenteuse pour te niquer. J’sais pas, entre vingt-cinq et trente ans peut-être ? Elle est infirmière, ou un truc du genre. En tous cas, elle possédait son propre matériel médical : brancard, pied à sérum sur roulette et kit de perfusion. Facile d’immobiliser quelqu’un avec un tel équipement ! Surtout après l’avoir drogué — des résidus de papier carbonisé tombent de justesse dans la sous-tasse qui lui sert de cendrier. Qu’est-ce que j’ai soif, d’ailleurs ! Il ne resterait pas un fond de Lochnagar dans un de tes placards ? Pff… pas de bière, pas de sky, juste du thé vert. Du matcha impérial tu dis ? Matcha ou pas, tu es devenu aussi ennuyeux que cette cinglée mal fringuée. En faisant des efforts vestimentaires, je suis sûr qu’elle n’aurait pas besoin de capturer un homme pour satisfaire ses pulsions sexuelles. Ah, tu croyais que mes ‘‘érections persistantes’’ résultaient d’une attirance physique et intentionnelle ? Tu me déçois. Cette nana est un contraceptif à elle seule ! Comment peut-on bander pour elle ? Je n’ai même pas aperçu un millimètre carré du corps qu’elle camoufle sous sa robe de vieille fille ! Et comme j’avais les mains liées aux barreaux du lit, il m’était impossible de la toucher. Elle m’injectait des nutriments alimentaires pour me garder en vie et du sildénafil dès qu’elle en avait envie. Non, j’étais bâillonné… elle avait tout prévu — il ravive l’œil rouge de son joint semi-éteint. De toute façon elle ne m’a pas menotté pour discuter, et en aucun cas elle n’aurait pris le risque d’attirer l’attention d’un voisin. Le pire c’est qu’elle n’avait pas l’air d’apprécier pleinement… tu vois ? À vrai dire, elle subissait son plaisir. La honte qu’elle éprouvait en jouissant surpassait sa satisfaction au point de la rendre insatiable. Elle s’excusait aussitôt en quittant la pièce, tête baissée, et entre deux réveils comateux, je l’entendais parfois prier dans le salon attenant. Mais ce n’est pas à moi qu’elle demandait pardon, ça non — un écran de fumée ondoie devant son visage. Une bière serait mieux passée, mais ton thé n’est pas trop dégueulasse, je te l’accorde. Si je me suis échappé ? Comment aurais-je pu ? Mon état m’empêchait même d’y songer. Non, on m’a libéré. Je ne sais par quel miracle un dégât des eaux s’est déclaré dans l’immeuble, amenant les pompiers à intervenir en son absence. Avant de trouver l’origine du sinistre, c’est une victime à l’agonie qu’ils ont découverte dans cette chambre mal éclairée où le soleil ne filtrait qu’à travers les persiennes closes. Le fait de t’en parler doit me fatiguer, je me sens fébrile — en écrasant péniblement son mégot au milieu de la soucoupe —, comme quand ils m’ont délivré : trop faible pour me lever. Obligé de me transporter sur un brancard, je ne t’explique pas le bazar… fatigué, oui. On n’en ressort pas sans séquelles, tu vois… sans dysfonctionnements, quoi… je… »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *