Micheal est une mauviette


Écritures
Il s’en souvient comme si c’était hier. « Pleurnichard ! », « Micheal est une mauviette » ou « une chiffe molle » résonnent encore dans sa tête. Même son père l’avait insulté le soir venu, après que l’histoire lui fut relatée par sa femme : « Un homme, ça ne chiale pas devant The Lion King, avait-il dit entre deux bouchées de stovies. À moins d’être pédé. C’est ça que tu es Micheal ? Un pédé ? »
Visiblement déçu, Wyatt Comgall n’adressa plus la parole à son fils pendant le reste du repas. Seuls les voix de la BBC News, le tintement des couverts et les bruits de mastication animèrent le silence punitif qui s’ensuivit. Retenant difficilement les larmes au bord de ses yeux baissés, Micheal n’osa même plus respirer. Cette ultime claque verbale fut plus lourde à encaisser que les moqueries de ses camarades de classe qui, dans la pénombre de la salle de visionnage, virent le dessin animé se réfléchir sur les joues de Micheal inondées de liquide lacrymal. Il avait dix ans et venait, en pleurant la mort d’un père, de contrarier le sien. Mais qu’importait l’objet des sanglots, Wyatt Comgall n’autorisait aucune peine. Il avait été élevé à la dure, lui. Bien que le cadet d’une fratrie de cinq, Wyatt fut l’unique garçon de la famille Comgall. C’est à lui que revint la charge d’assumer les travaux à la ferme en l’absence du patriarche, le grand-père de Micheal, parti en guerre sous le drapeau des Argyll and Sutherland Highlanders à l’autre bout du monde, en Corée. Il avait sept ans, Wyatt, mais ne s’apitoya pas sur son sort. Il soigna les bêtes, retapa le poulailler et conduisit les appareils agricoles de l’exploitation — tout ça de ses propres petites mains juvéniles, déjà plus abîmées que celles de Micheal encore vierges de tout effort. Les coups de marteau, la pointe des vis et les outils tranchants qui entaillèrent son corps menu ne le firent pas se plaindre pour autant. À son époque, un homme qui ne se fatiguait pas ne valait pas grand-chose, contrairement à cette nouvelle génération efféminée et assistée par ordinateur dont faisait partie Micheal. Wyatt rééquilibra la balance affective de son fils quotidiennement. Rigueur et force morale furent les maîtres-mots de son éducation, alors qu’avait-il bien pu louper pour en arriver là ? Son garçon, la chair de sa chair, le dernier héritier Comgall chialait devant The Lion King et deviendrait, douze années plus tard, développeur logiciel. Pourtant, Micheal n’a pas versé une larme depuis le jour où il déshonora son nom en s’émouvant d’un Disney. Ni quand Wyatt succomba à un infarctus ; ni quand sa mère rejoignit le caveau familial moins d’un an après. Il ne pleura pas non plus lors de ses premiers émois et déceptions amoureuses, ni après sa défaite en demi-finale de la World Bowls Championship — que tous ses collègues confondent avec le bowling, les abrutis. À chaque fois, Micheal relativisa : son père ne l’offenserait plus, et sa mère était mieux à ses côtés sous terre qu’esseulée à la maison ; si ce n’est pas cette fille, c’en sera une autre ; ce qui ne le tue pas le rend plus fort. Mais positiver en permanence n’est pas chose aisée. Non seulement cette attitude agace son entourage — aucuns n’étant fichus de participer, ne serait-ce qu’à l’une de ces séances de boulingrin organisées pour leur prouver qu’il ne s’agit pas de bowling américain comme ils le pensent tous en déclinant ses invitations ; « Ce n’est pas grave ! répond-il toujours en souriant. Tu viendras mercredi prochain ! » —, mais en plus elle ne canalise pas toutes ses émotions. Le boulingrin, justement, l’aide à en surmonter une partie. Il parvient à faire abstraction de ses contrariétés au profit d’une stratégie de jeu, et se console par ses nombreuses victoires. Si la précision de ses lancers ne dépendait pas de sa psyché, il aurait très certainement atteint la finale de la World Bowls Championship. Mais là est sa faiblesse, ses instabilités mentales l’empêchent parfois de gagner. Alors c’est avant tout pour affronter ses quelques défaites qui marquent, les fausses excuses de ses amis et tous les imprévus de sa vie que Micheal court toute la journée. Avant sa prise de poste, sur le temps de la pause du midi ou à 18 heures pétantes, on le voit se changer dans les vestiaires de la boite, retirer son costume et enfiler cet horrible collant de course qui lui moule les parties intimes. Aussi ridicule que cela puisse paraître, ces vêtements de sport synthétiques remplissent une fonction capitale : ils favorisent la transpiration. Chaque goutte de sueur produite éliminant autant de larmes de son corps, Micheal court ainsi pour se vider de son eau, assécher son organisme et ne plus rien avoir à pleurer. Il se retient même de s’hydrater après l’effort, repoussant son passage à la douche — manquerait plus que la flotte le pénètre à nouveau, s’infiltrant par tous les pores de sa peau ! Il fut un temps où ces méthodes le satisfaisaient pleinement, quand il avait encore la place d’absorber comme un buvard les complaintes de Maryse. Mais en cédant à sa compagne — à bientôt trente ans, elle désirait plus que jamais l’enfant qu’elle n’avait toujours pas —, il venait de se tirer une balle dans le pied. La fierté qu’il ressentit à la naissance de son fils fut de courte durée, aussitôt rattrapée par la dure réalité. Les problèmes de trois personnes pesant désormais sur ses deux épaules, il tente d’en réguler le flot à défaut de ne pouvoir tous les gérer. Son régime alimentaire va d’ailleurs en ce sens. Les denrées 100 % naturelles — rien d’industriel — et vitaminées dont il se nourrit le prémunissent de certaines maladies. Quant au tabac, ou toute autre substance propice à l’essoufflement, la toux et le cancer, il va de soi qu’il n’a pas attendu d’être papa pour s’en interdire la consommation. Mais il est à fleur de peau, Micheal. Il s’est surpris à frissonner en entendant « Eye of the Tiger » démarrer dans sa playlist, une chanson qui habituellement rythme ses échauffements. Depuis il jogge sans lecteur MP3 et se passe de regarder des films, considérant la musique et le cinéma comme de potentielles sources d’émotions. Autant dire que sa vie est d’un ennui absolu, Micheal ne se divertit plus. À la place il prolonge ses absences, fuyant le domicile et s’enfonçant toujours plus dans Garscadden Wood, le seul lieu capable de l’apaiser à moins de trente minutes de course à pied. Il s’attarde aussi à l’Eaglesham Bowling Club, soi-disant pour y perfectionner sa nouvelle tactique de jeu, mais esquivant en fait le coucher du petit Alban. Parce qu’il était loin de se douter, Micheal, quand il conçut sa propre descendance dans la chambre d’hôtel chic louée pour l’occasion, il était vraiment loin de se douter que les pleurs d’un Comgall puissent être à ce point insupportables.

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