Trois points à deux


Écritures

D’un point de vue extérieur, ce n’est pas vraiment le meilleur endroit où pisser. Mais selon Terence, ce sapin aux couleurs de Noël était le seul lieu adéquat, en tous cas à ce moment-là. Non pas tant pour la symbolique festive sur laquelle il pestait depuis près d’un mois — dès lors que les premières décorations illuminèrent la nuit, le ramenant fatalement à son triste sort. C’est juste que ce sapin tombait à pic : pile avant l’explosion de sa vessie. Un pas de plus aurait été de trop — ainsi l’a-t-il raconté aux infirmières du Victoria Hospital. Donc Terence urine sur l’abiétacée déguisée, en tenant sa bouteille de whisky dans la main droite et sa bite dans la main gauche. Le débit est conséquent, il a déjà pas mal picolé cette soirée-là à la chaleur d’une bouche de métro — celle de la station Bridge Street où il a l’habitude de mendier. Il en profite pour viser des boules de Noël : « Oh, un bonhomme de neige ! Bim, dans ta face ! Santa Claus ? Headshot ! »

Terence mène le jeu de deux points à zéro, et il en est assez fier étant donné son état d’ébriété avancé. Il réserve un coup de maître à l’étoile qui surplombe le sapin — et qui le dépasse d’au moins trois mètres —, se penche en arrière et ajuste le tir. C’était sans compter cet enfoiré de Melchior. Il ne l’avait pas vu arriver — même si le roi mage était déjà là, faisant partie intégrante de la crèche géante. Quoi qu’il en soit, le dos de Terence percute Melchior, les déséquilibrant totalement. L’un tombe sur les pavés enneigés, et l’autre bascule en avant, bite la première.

Le sapin remporte la bataille : trois points à deux. Trois aiguilles de pin traversent le prépuce de Terence. Trois putains d’épines dans son pénis tuméfié — voilà ce qu’ont dû lui retirer les urgentistes du Victoria Hospital. Par chance, les fonctions motrices ont été épargnées et Terence est rassuré. Mais le docteur Ailill le gardera quelques jours supplémentaires, limitant ainsi les risques d’infection, et pour cause.

En dépit des douleurs et des contraintes qu’engendre une telle blessure, Terence savoure son séjour au Victoria Hospital. Il ne se rappelle pas avoir aussi bien dormi que sur ce matelas — en plus, une télécommande lui permet d’en régler l’inclinaison — et de s’être autant régalé. Terence devait être l’unique patient à apprécier les repas surgelés du Victoria Hospital, mais il faut avouer qu’ils sont plus élaborés à Noël. Le soir du réveillon, il reçut même des chocolats. Quand il voulut féliciter personnellement le chef cuistot du Victoria Hospital, on lui envoya Santa Claus. Les circonstances burlesques de son accident divertissaient beaucoup les aides-soignants. Ils le taquinaient gentiment en changeant ses pansements, et Terence rigolait volontiers à leurs blagues.

Mais maintenant, Noël est un souvenir, à l’image des portes automatiques du Victoria Hospital qui se referment juste derrière lui. Propre comme un sou neuf dans ses vieilles fringues dégueulasses et ses chaussures trouées, il retrouve Bridge Street et son sac de couchage plein de vomi, sa bouche de métro et son whisky premier prix. Il passe devant le sapin sans le regarder. À quoi bon s’y attarder ? Les fêtes sont terminées.

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