Un poisson nommé Muirgen


Écritures

Tristan n’a jamais eu d’animal de compagnie. Déjà qu’il ne les aime pas beaucoup les animaux, mais en plus il ne sait pas s’en occuper. Alors quand Saoirse lui a offert ce poisson d’April Fools’ Day, il n’était pas franchement ravi. « Allez quoi, tu ne vas pas le laisser mourir ! lui dit-elle devant sa mine déconfite. Regarde comme il te kiffe. Il te suit partout ! »

Au début Tristan s’en moquait — qu’est-ce qu’un poisson rouge ferait à le suivre partout ?  — mais au bout de plusieurs jours il commença à douter. Et si Saoirse avait raison ? L’animal se dirigeait toujours vers lui. Même quand il lui donnait à manger il continuait à le fixer avec insistance. Il semblait davantage attiré par Tristan que par la nourriture, ne gobant ses granulés qu’en solo, dès lors que Tristan n’obstruait plus son champ de vision. Était-ce là une forme particulière de timidité ? Jugeant cette idée démesurément anthropomorphe, Tristan pensa qu’il devait tout bonnement s’ennuyer ferme dans son bocal en verre rond posé sur la table basse du salon, à tourner des heures sur lui-même, à voir et revoir l’inertie ambiante défiler devant ses globes oculaires exorbités. De quoi devenir fou ! Si le poisson nageait dans ses pas, c’est parce qu’il était sa seule distraction, évidemment. Pour détourner son attention, Tristan le déménagea dans un aquarium de trente litres, rétroéclairé et impeccablement décoré. Mais les pousses de bambou et la pagode n’y changèrent rien : le poisson rouge n’avait d’yeux que pour Tristan. Le regard figé de Muirgen — ainsi l’appela-t-il après examen de son orifice anal, plus bombé que chez les mâles — pesa dans la conscience de Tristan au point de le gêner quotidiennement : il se sentait épié à longueur de journée ! Même plus moyen de se branler tranquille dans son canap’ sans Muirgen pour le reluquer. Obligé de recouvrir l’aquarium d’un drap ou, quand il avait la flemme, de faire ça dessous. Alors il lui trouva un camarade : Iasg, un beau cyprin doré aux écailles blanches et argentées. Il débordait d’énergie comparé à Muirgen et surtout — le plus important —, il se fichait royalement de Tristan. C’est à peine s’il prit cas de son existence à travers le sac plastifié qui l’achemina jusqu’à l’appartement. Tristan avait hâte de présenter Iasg à Muirgen : vivement qu’il se dégourdisse les nageoires dans son nouvel habitat, en compagnie d’une femelle de surcroît ! Peut-être s’apprécieraient-ils et engendreraient-ils plein d’alevins ? Tristan voulait susciter l’instinct maternel de Muirgen qui, trop impliquée dans son rôle de mère, le zapperait totalement. Il pourrait se remater des pornos sur son écran OLED 4K ultra haute définition — il essaiera bientôt en réalité virtuelle —, affalé dans son canapé. Sauf qu’il l’ignore encore, mais rares sont les œufs ne terminant pas dans l’estomac de leurs géniteurs, réduisant ainsi toute probabilité d’éclosion. Il lui aurait fallu extraire les rogues du ventre de Muirgen pour les cultiver dans un bassin à température régulée, une procédure qui l’aurait bien emmerdé. Et puis de toute façon, c’était peine perdue : Muirgen avait disparu. Elle n’était plus dans l’aquarium.

Accroupi au milieu du salon à la recherche du poisson rouge, Tristan ne se rend pas tout de suite compte de sa présence. Alors quand il s’oriente vers la TV et aperçoit ses pieds mouillés, la stupeur le fait vaciller. Il s’assomme littéralement contre la table basse, propulsant l’aquarium et son contenu par-dessus bord. Tristan ne reste pas bien longtemps dans cette position fœtale, allongé sur le carrelage froid. L’histoire de quelques minutes avant qu’il ne se réveille et manque une nouvelle fois de s’évanouir en la découvrant là. Assise parmi les éclats de verre et les flaques d’eau, une femme l’observe en silence. La pâleur de sa peau est telle qu’il devine son cœur battre sous sa poitrine dénudée.
« Qui… qui êtes-vous ? » bégaye-t-il la main sur le front — par pudeur plus que par douleur.
N’obtenant pas de réponse, il ose un bref coup d’œil dans sa direction. Son visage est neutre, n’affichant aucune émotion. Elle le regarde juste, immobile et entièrement dévêtue. Quelque peu embarrassé par cette vision, Tristan entreprend un parcours décousu entre la cuisine et la chambre, la chambre et le salon, le salon et la salle de bain, devant l’inconnue qui ne le quitte pas des yeux. Il se demande vraiment ce qu’elle fout là à poil dans son appart’, et complètement trempée qui plus est ! Qui est-elle, et comment expliquer sa venue ? Autant de questions qu’il ne posa pas au vu de son mutisme troublant. Elle ne dit rien non plus quand il l’enveloppa dans un peignoir propre pour dissimuler son anatomie, mais également pour la sécher.

Maintenant qu’elle est couverte et confortablement installée dans le fauteuil ergonomique, il réessaye de communiquer. Baissé à sa hauteur, Tristan articule son prénom distinctement avant de la désigner pour qu’elle prononce le sien. Mais rien n’y fait, l’inconnue n’émet aucun son. À défaut de ne pouvoir converser, Tristan se met à nettoyer les débris de l’aquarium en marmonnant diverses injures contre sa table basse de pacotille, la faïence fissurée et son balai inapproprié. Il en veut à l’étrangère de le laisser dans le flou, mais aussi à Saoirse sans qui la disparition de Muirgen n’aurait pas lieu d’exister.
Muirgen ? Était-ce ça qui la fit réagir ? Quoi qu’il en soit, elle se leva brusquement de son fauteuil, battant l’air de ses mains pour attirer l’attention de Tristan. Environ dix secondes s’écoulèrent avant qu’il ne remarque enfin la pantomime menée derrière son dos.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Sa bouche avait beau s’étirer dans tous les sens, Tristan n’entendit rien. Seul un souffle saccadé rythmait ses distorsions labiales. Dans l’incapacité de déchiffrer ses gestes déstructurés, il tente de la calmer. Il lui conseille d’inspirer profondément — en comptant lentement de un à sept, les yeux fermés —, et de l’écouter :
« Nous allons recommencer depuis le début. Mais avant toute chose, j’ai besoin de savoir si vous me comprenez. D’accord ? Vous allez me faire signe de la tête — en hochant la sienne. Comme ça, vous voyez ? »
Elle l’imite.
« Très bien. Vous ferez ce signe pour dire oui, entendu ? Dans le cas contraire, ne bougez pas. Est-ce clair pour vous ? »
Ses grands yeux noirs pénètrent ceux de Tristan sans pour autant lui transmettre le moindre sentiment — si tant est qu’elle en éprouve.
« Avez-vous compris ? »
Finalement, elle acquiesce.
« J’avoue ne pas savoir par quel bout commencer avec vous, mais je vais essayer de trouver d’où vous venez. D’accord ? »
Oui.
« Bien. Vivez-vous dans cette ville ? »
Oui.
« Ah… dans ce quartier ? »
Répondant positivement à toutes ses questions, du nom de la rue au numéro correspondant à sa propre adresse, Tristan lui suggère de contacter quelqu’un : un proche pouvait-il passer la chercher, par exemple ? Mais elle ne réagit pas, d’autant plus qu’il ne retrouva pas son smartphone ; lui aussi avait disparu. Décidément, cette soirée s’avérait bien compliquée. L’idée lui vint malgré tout de changer de technique. Sur un bloc note — son dernier recours —, il écrivit son nom en lettre capitale, puis l’incita à faire de même :
« Je m’appelle Tristan, et vous ? »
Le soin qu’elle mit à griffonner sur le calepin lui redonna espoir. Mais ce soulagement fut de courte durée, brutalement interrompu par le résultat du croquis : un poisson. Elle avait dessiné un poisson. Bouleversé par tant d’absurdité, Tristan s’effondre sur le canapé. Son regard oscille plusieurs fois entre le dessin et l’intruse, l’intruse et son dessin, avant de ne plus les voir. Il ne revint à lui qu’au beau milieu de la nuit. Il devait être une ou deux heures, et la fille n’était plus dans le fauteuil. À la place le cadavre de Muirgen gisait sur le coussin, momifié par l’air sec de l’appartement. Était-ce un rêve ou la réalité ? Les morceaux de verre, l’eau sur le carrelage fêlé et son crâne tout bosselé confirmèrent sa collision avec la table basse, mais rien n’indiqua qu’il eut rencontré cette femme. Le carnet était vierge et le peignoir n’avait pas été sorti non plus de son tiroir. Ne restait plus qu’Iasg dans son pochon en plastique, dont les mouvements diminuaient par manque d’oxygène. Qu’allait-il bien pouvoir faire de lui ? Hors de question de le garder, Tristan avait déjà assez donné. Alors il l’emmena chez Saoirse qui ne se montra pas franchement ravie. « Allez quoi, tu ne vas pas le laisser mourir ! lui dit-il devant sa mine déconfite. Regarde comme il te kiffe. Il te suit partout ! »

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