Pour une vie bien assurée


Écritures

Il est midi. Le jour filtre progressivement à travers les rideaux connectés. D’habitude ils s’atténuent à dix heures le samedi, mais Tristan les a reprogrammés. Il faut dire qu’il est revenu tard de sa soirée — ou très tôt dans la matinée, tout est relatif. Son horloge interne affichait un quatre ou un cinq — ou les deux —, il ne sait plus trop. Il venait d’achever ses quarante-neuf heures de travail hebdomadaires et planifiait de rentrer tranquillement chez lui, mais Terence l’attendait à la sortie du boulot, sourire aux lèvres et canettes en main : « Allez, mon pote ! C’est les trente ans de Saoirse ! Elle compte sur nous ». Saoirse comptait surtout sur la présence de Terence, et plus particulièrement des produits en tout genre qu’il avait promis d’apporter — et qu’elle avait prépayés. Mais il ne s’agissait pas d’une simple transaction « commerciale ». Saoirse étant une bonne copine, leur accord incluait l’invitation de Tristan, ainsi que les bières et les alcools forts à volonté. Il fallait en profiter ! Tristan était donc allé à l’anniversaire de Saoirse, et la lumière du soleil faisant écho dans son crâne, il regrette aussitôt cette distraction festive. D’autant plus qu’il n’en a rien tiré, pas même Saoirse sur qui il a des vues. Bref, il ne se souvient pas de quelle manière il est rentré, alors se réveiller dans son lit le réconforte un peu. Au moins, il n’a pas fini au poste. Les Agents de police sont intraitables quand ils contrôlent les piétons, l’ivresse sur la voie publique étant interdite à partir de minuit. Ils ne sont pas configurés pour faire de cadeau, ça non. À la seconde et au milligramme près au-dessus des limites autorisées, ils envoient directement en cellule de dégrisement — et ce illico presto, sans négociation possible. Tristan s’estime heureux d’être ici, à la chaleur de son appartement — sauf qu’il aurait dû désactiver l’ouverture de ces satanés volets. De toute façon, plus moyen de roupiller. Sa sécheresse buccale le pousse à se lever. Il traîne des pieds jusqu’au frigo et en extrait un Ice Tea préalablement infusé dans la théière intégrée. Sans sucres ni additifs, cette boisson est d’une fraîcheur inégalable, et encore plus dans les cas comme celui-ci de lendemain difficile à la gueule pâteuse. Un verre suffit à étancher sa soif. Il consulte son smartphone. L’hologramme tactile s’anime au creux de sa main : aucun message, ni de Terence. Rien de surprenant en soi, il cuve sûrement dans la piaule du Foyer Solidaire où il crèche depuis trois mois — s’il n’a pas croisé les Agents en chemin. Et quand bien même l’endroit, Terence ronfle aussi fort sur une plaque de béton armé qu’à l’intérieur de son neuf mètres carrés. Il est capable de dormir partout. Tristan se demande pourquoi il continue de fréquenter ce gars-là. Ils n’ont plus grand-chose en commun, si ce n’est les quelques années passées à la fac des Sciences. Là-bas Terence lui vendait de l’herbe, occasionnellement ; après les périodes d’examens cruciaux, pas davantage. L’usage de stupéfiant prohibé à l’époque de leurs études frôle désormais la tolérance zéro, alors Tristan ne lui en a jamais racheté. Leur diplôme en poche, ils trouvèrent un emploi au sein d’un centre de recherche en Informatique, mais Terence ne supporta pas les nombreuses concessions qui s’imposèrent à lui comme elles s’imposaient à quiconque mettait un pied dans la vie active. Il se résolut à faire ses propres choix, au profit de sa « liberté » selon lui, mais au détriment de sa carrière professionnelle — et par conséquent, de certains de ses avantages sociaux.

« Mr Seagh ? »
La voix est féminine. Elle provient de l’interphone sur lequel apparaît un couple d’inconnus. L’aîné semble en âge d’atteindre la retraite — estimée à soixante-douze ans pour les plus méritants. Il est accompagné d’une Agent, Tristan en mettrait sa main à couper. Les traits de son visage sont d’une symétrie parfaite. L’esthétisme des androïdes s’est considérablement amélioré ces dernières années — surtout depuis la nouvelle génération conçue à partir de tissus organiques —, et leur beauté en est presque surnaturelle.
« Mr Seagh ? Nous savons que vous êtes là. »
Elle marque une pause avant d’ajouter :
« Et que vous êtes levé.
— Qui êtes-vous ? »
L’individu s’avance d’un pas. À la différence de sa collègue, il aborde un physique irrégulier, voire totalement disgracieux. Aucun doute quant à son espèce humaine. Son corps entier est mal proportionné. Son bras droit dépasse le gauche, en termes de longueur et de largeur. Les manches de sa veste sont inégales, comme les pattes de son pantalon : l’une plus courte que l’autre. Il parait tout bancal devant l’entrée de l’immeuble. Même sa moustache est de travers, en opposition avec sa bouche qui s’affaisse principalement à droite.
« Permettez-moi de me présenter : Docteur Ailill. Et voici l’assistante Eibhlin. Nous travaillons tous les deux pour votre assurance maladie.
— Que me vaut votre venue ?
— Oh ! juste quelques formalités administratives, soyez rassuré… »
L’Agent assistante Eibhlin s’est également approchée de la caméra de surveillance :
« Votre assureur souhaite apporter des modifications à votre contrat, et nous sommes tenus de vous en informer »
Tristan fouille dans son armoire. Il y dégotte un jean et un t-shirt propre à enfiler avant de les inviter à monter. Tenter d’échapper à cette visite, aussi inopinée soit-elle, équivaudrait à un refus d’obtempérer pouvant entraîner des pénalités à son encontre.
« Mr Seagh ? Tristan Seagh ?
— Oui oui ! je vous ouvre. »

Maintenant qu’ils sont assis face à lui sur le canapé, les intuitions de Tristan sont confirmées : il a bien affaire à un binôme homme-machine. Ils ont légitimé leur identité en projetant tour à tour leur carte professionnelle sur la table basse du salon, et dévisagent Tristan comme s’ils attendaient après lui. Pourtant il est tout ouïe. Avachi dans son fauteuil ergonomique Gravity Air, il se sent néanmoins faiblir. Des tremblements convulsifs animent ses genoux pliés, et leur silence pesant attise sa migraine.
Le docteur Ailill est penché en avant — les mains jointes sur ses cuisses forment un triangle scalène dont la pointe vise Tristan :
« Dure soirée hier, Mr Seagh ? »
Une lueur chineuse brille dans le regard du docteur. Tristan se redresse brusquement, ce qui lui demande beaucoup d’effort compte tenu de sa fatigue physiologique :
« Je ne crois pas que ça soit le sujet de votre visite, Docteur Ailill »
Raclement de gorge. Le docteur contemple ses Derbies. Il les a fait réaliser sur mesure pour pallier le déséquilibre naturel de ses guiboles. Malgré la talonnette ingénieusement incorporée dans le moulage du soulier gauche, sa démarche reste instable : il clopine à chacun de ses pas.
« Mr Seagh… »
Contrairement au docteur, l’Agent assistante Eibhlin ne montre aucun signe de confusion. Droite comme un i, les jambes strictement parallèles l’une à l’autre, elle assume son discours préformaté et ce sans état d’âme :
« Cette nuit, vos enregistrements sanguins ont révélé des taux anormaux de delta-9-tétrahydrocannabinol et de méthylènedioxy-méthylamphétamine…
— Pardon ?
— S’élevant respectivement à 2 ng/ml de sang, et 28 ng/ml de sang.
— Comment est-ce possible ? »
Le docteur Ailill a relevé les yeux vers lui :
« À vous de nous le dire, Mr Seagh. »
Tristan a beau réfléchir, il ne se visualise pas prendre ces substances :
« Il doit y avoir une erreur.
— Mr Seagh, nos analyses sont formelles. »
Le doute envahit peu à peu Tristan. Il s’est recroquevillé sur lui-même et se palpe le front, à la recherche d’une once de souvenir, de vestiges mémoriels expliquant cette prise de narcotique. Ce n’est pas tant le THC qui le préoccupe, peut-être ingéré via un space cake — le gâteau d’anniversaire de Saoirse par exemple ?
« Vous ne vous rappelez pas votre soirée, Mr Seagh ? »
Un rictus mauvais s’étend sur le visage plat du docteur Ailill :
« Ni de votre passage au Private Dolly Club ? poursuit-il suspicieusement.
— Au Private Dolly Club ? »
Le docteur secoue la tête, navré d’en connaître plus que Tristan ne se souvienne.
« Vous dites que je suis allé au Private Dolly Club ?
— Votre puce neuronale, Mr Seagh… »
Cette fois, c’est l’Agent assistante Eibhlin qui parle :
« Elle indique votre passage au Private Dolly Club entre 2 h 38 et 3 h 25 du matin. »
Tristan est étonné, non par le fait que son assurance maladie ait accès à sa géolocalisation — ça, il le sait déjà. Tous les assureurs exigent l’installation de leur logiciel sur les puces neuronales. C’est la condition sine qua non de leurs prestations — sans ça, aucuns frais ne sont remboursés. Tristan a conscience que leurs programmes collectent tout un tas d’informations plus ou moins confidentielles en fonction des types de services, biens ou personnes assurées. Mais de là à consulter librement et — le pire selon lui — perpétuellement ses coordonnées géographiques ? Il n’en voit pas la nécessité, d’autant plus qu’il n’y a pas consenti — pas à sa connaissance en tous cas.
« Bien sûr que si, Mr Seagh. En acceptant les modalités du contrat qui vous lie à votre assurance maladie, vous avez accepté de lui transmettre les données des applications tierces et systèmes de votre puce neuronale ; votre géolocalisation en faisant partie.
—…
— Avez-vous lu les conditions générales du contrat qui vous lie à votre assurance maladie, Mr Seagh ? »
Vient-il de se faire réprimander par une Agent à l’apparence si juvénile qu’elle passerait presque pour sa fille — si ce n’est sa petite sœur, ou sa nièce ? Est-ce sa vie la plus privée qui a été violée ? Tout le monde se doute bien qu’on ne va pas au Private Dolly Club pour une partie de Monopoly.
« Rappelez-moi la raison pour laquelle vous avez besoin de mes coordonnées géographiques, car je ne comprends pas vraiment pourquoi vous…
— Enfin Mr Seagh ! Comment voulez-vous qu’on vérifie votre présence au domicile pendant vos arrêts maladie si nous n’avons pas accès à votre géolocalisation ! » coupe le docteur Aillil en éclatant de rire — ses narines frétillent de part et d’autre de son nez tordu.
« Justement, je n’étais pas en arrêt maladie hier, docteur Ailill »
Raclement de gorge. Le docteur ne rigole plus et fixe à nouveau la pointe de ses chaussures. L’Agent assistante Eibhlin quant à elle, toujours aussi imperturbable, ignore superbement la remarque de Tristan :
« Pour en revenir à vos taux de delta-9-tétrahydrocannabinol et de méthylènedioxy-méthylamphétamine, reprend-elle, nous concevons leur caractère exceptionnel. Néanmoins, selon l’article 66.7 § 2 des conditions générales du contrat qui vous lie à votre assurance maladie, cette consommation excessive de stupéfiants vous coûte un malus, et 5 % de majoration sur vos six prochaines mensualités, sous réserve bien entendu qu’elle ne se réitère pas pendant ce délai. »
Elle fait défiler les termes de l’avenant sur la table basse du salon pour qu’il en prenne connaissance. Pendant ce temps-là, le docteur Ailill semble pris de remords :
« Mr Seagh. Si vous pensez qu’on vous a administré ces drogues contre votre gré, je vous conseille de déposer plainte au commissariat, afin d’ouvrir une enquête. Dans le cas où votre innocence serait avérée, le malus sera annulé et la majoration intégralement remboursée. De plus, vous recevrez des dommages et intérêts pour le préjudice subi. »
Il examine Tristan avec insistance, l’air faussement compatissant, guettant très certainement un petit remerciement de sa part — après tout, il n’a pas intérêt à lui communiquer cette procédure. Mais Tristan n’y prête aucune attention.
« Veuillez répéter “Lu et approuvé” avant de le signer… très bien. Vous en trouverez un exemplaire sur votre puce neuronale d’ici quelques secondes, le temps du transfert… voilà… vous l’avez à présent. Merci pour votre accueil, Mr Seagh. Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. »
La poigne de l’Agent assistante Eibhlin est à la fois ferme et glaciale. Celle du docteur Ailill est molle et humide — dès qu’il a le dos tourné, Tristan se sèche discrètement la main contre son jean. À peine ont-ils quitté l’appartement que son smartphone se met à sonner. Il affiche « Terence ». Comme par hasard, se dit Tristan en rejetant son appel. Il n’écoutera pas le message vocal de Terence. Il ne le verra même plus du tout, le bloquant de ses contacts numériques et physiques. Sa décision est radicale, mais proportionnelle à son amertume. En rayant définitivement Terence de son existence, Tristan la préserve de nouvelles pénalités. Tel est le prix à payer pour garder sa vie bien assurée.

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